L'actualité du Proche et Moyen-Orient et Afrique du Nord

Bahreïn : la vulnérabilité du système de sécurité des États-Unis dans le Golfe Persique

(Rome, 28 juillet 2026). Pour Bahreïn, continuer aujourd’hui à confier sa sécurité à la protection américaine revient à rester une cible de la stratégie iranienne. Longtemps considéré comme le principal garant de la sécurité des monarchies du Golfe, le dispositif militaire américain est aujourd’hui confronté à des vulnérabilités croissantes. À Bahreïn, siège de la Ve flotte des États-Unis, les évolutions géopolitiques, les menaces asymétriques et les recompositions régionales mettent en lumière les limites d’un système de sécurité dont la crédibilité constitue désormais une source de doutes dans l’ensemble du golfe Persique

Pendant des décennies, Bahreïn a été considéré comme une base arrière sûre au sein de l’architecture stratégique américaine dans le golfe Persique. Aujourd’hui, cette situation semble avoir profondément évolué. Le conflit impliquant l’Iran, les États-Unis et Israël a transformé ce petit royaume insulaire en l’un des points les plus vulnérables de la confrontation régionale, où la rivalité militaire s’entremêle aux divisions confessionnelles, aux intérêts énergétiques et aux enjeux de stabilité financière. En effet, la présence de la Cinquième flotte de l’US Navy, traditionnellement un gage de sécurité pour la monarchie des Al-Khalifa, risque de devenir la principale source de vulnérabilité militaire du pays. Les bases américaines, autrefois facteur de dissuasion, pourraient devenir des cibles stratégiques en cas d’escalade, écrit Riccardo Renzi dans le portail «Inside Over».

Une histoire jamais vraiment close

Les tensions entre Téhéran et Manama ne datent pas du conflit actuel. Depuis plus de deux siècles, l’Iran revendique une relation historique particulière avec l’archipel, allant jusqu’à le considérer officiellement, au XXe siècle, comme une partie intégrante de son propre territoire. L’indépendance de Bahreïn, reconnue à l’issue d’un processus mené par l’ONU en 1970, a officiellement réglé le différend territorial sans pour autant dissiper la méfiance mutuelle. La révolution islamique de 1979 a ouvert une nouvelle phase ; cette fois, le conflit ne reposait plus sur des revendications territoriales, mais sur une rivalité idéologique entre la République islamique chiite et une monarchie sunnite étroitement alliée aux États-Unis et à l’Arabie saoudite. Depuis lors, Bahreïn constitue un théâtre clé de la guerre dite «en zone grise» que se livrent Téhéran et les monarchies du Golfe.

La fracture confessionnelle : une vulnérabilité stratégique

Ce qui distingue Bahreïn des autres États du Conseil de coopération du Golfe (CCG), c’est sa composition démographique. La majorité de la population musulmane appartient à la branche chiite de l’islam, tandis que le pouvoir politique, militaire et administratif demeure fermement aux mains de la famille royale sunnite. Depuis des décennies, cette asymétrie constitue une source majeure de vulnérabilité pour l’État. À la suite des manifestations de 2011, réprimées en partie grâce à une intervention militaire saoudienne, les relations entre le gouvernement et l’opposition chiite n’ont cessé de se dégrader. Selon des organisations internationales de défense des droits de l’homme, ces dernières années ont été marquées par une multiplication des arrestations, des déchéances de nationalité et des poursuites judiciaires à l’encontre de figures de l’opposition chiite, alimentant ainsi un climat de vive polarisation interne.

La Cinquième flotte : d’un atout sécuritaire à une cible

Bahreïn abrite le quartier général de la Cinquième flotte américaine, l’un des dispositifs navals les plus stratégiques des États-Unis au Moyen-Orient. Depuis des décennies, cette présence a garanti la protection des voies de transport d’énergie, le contrôle des eaux du Golfe et l’endiguement de la capacité de projection de la puissance navale iranienne. Toutefois, la guerre a radicalement modifié l’importance stratégique de cette base. Ces derniers mois, Téhéran a désigné à plusieurs reprises les installations militaires américaines situées dans les pays du Golfe comme des cibles légitimes en cas d’attaque contre son territoire. Dans ce contexte, les récentes déclarations du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) concernant l’«opération Nasr-2», au cours de laquelle ils ont revendiqué une attaque contre des infrastructures militaires américaines à Bahreïn, constituent avant tout un message politique et stratégique. À l’heure actuelle, nombre des affirmations avancées par les parties concernées nécessitent une vérification indépendante.

La crise du modèle économique

Bahreïn dispose de réserves pétrolières bien plus modestes que celles de ses voisins du Golfe. Par conséquent, le pays a construit sa prospérité au cours des dernières décennies en développant les services financiers, les investissements étrangers et le secteur bancaire, s’imposant ainsi comme une place financière régionale de premier plan. Ce modèle repose sur deux piliers : la sécurité et la stabilité. Si les marchés venaient à percevoir Bahreïn comme un théâtre de guerre permanent, les retombées économiques pourraient s’avérer bien plus graves que les conséquences directes d’attaques militaires. Pour une économie tributaire de la confiance internationale, une atteinte à sa réputation représente un risque systémique.

Ormuz change les règles du jeu

La militarisation croissante du détroit d’Ormuz bouleverse profondément les équilibres régionaux. Pour l’Iran, la capacité de menacer le trafic énergétique constitue un outil de pression stratégique. Pour Bahreïn, en revanche, cela signifie compromettre la liberté de navigation commerciale dont dépend une grande partie de son économie. La sécurité maritime n’est plus seulement une question navale, mais devient une question de survie économique.

L’ombre des accords d’Abraham

La normalisation diplomatique avec Israël, formalisée par les accords d’Abraham, a encore renforcé l’alignement de Bahreïn sur le bloc occidental. Pour Téhéran, ce choix a fait de Manama un élément clé du réseau stratégique israélo-américain dans le Golfe. Cela accroît inévitablement la valeur militaire et symbolique de Bahreïn dans la compétition régionale.

Selon un expert régional, un éventuel retrait américain affaiblirait considérablement la position de Bahreïn et des autres signataires des accords d’Abraham. Sans le soutien militaire et diplomatique de Washington, ces accords, déjà fragilisés par les tensions régionales, pourraient perdre leur crédibilité. Israël verrait son influence dans le Golfe diminuer, tandis que l’Iran en profiterait pour étendre son emprise, remettant en cause l’équilibre géopolitique déjà précaire.

Le dilemme de la monarchie

La monarchie bahreïnie se trouve désormais face à un choix difficile. Continuer de dépendre uniquement de la protection américaine pour sa sécurité revient à accepter qu’elle demeure l’une des principales cibles de la stratégie iranienne. Cependant, une plus grande neutralité exigerait une profonde révision de l’équilibre des pouvoirs régional construit au cours des cinquante dernières années et une redéfinition des relations avec Washington, Riyad et Tel-Aviv.

A lire : Golfe : l’axe Koweït-Pakistan propulse Islamabad au premier plan et renforce son influence stratégique

Parallèlement, le gouvernement devra s’attaquer à un problème encore plus délicat : reconstruire un pacte social avec une population de plus en plus divisée par les clivages religieux. Le véritable risque, en effet, est non seulement celui d’un conflit militaire, mais celui d’une érosion progressive de la légitimité interne de l’État. Et c’est précisément la stratégie que de nombreux analystes attribuent à l’Iran : non pas nécessairement conquérir Bahreïn, mais en faire le maillon faible de l’architecture de sécurité mise en place par les États-Unis dans le Golfe persique. Si cet objectif devait se réaliser, les conséquences dépasseraient largement les frontières de l’archipel, affectant l’ensemble de l’équilibre géopolitique du Moyen-Orient.

Le Golfe à l’heure des choix stratégiques

La situation de Bahreïn illustre les profondes mutations qui affectent l’architecture sécuritaire du golfe Persique. Si la présence militaire américaine demeure, à ce stade, un élément central de la dissuasion régionale, les interrogations sur la pérennité de l’engagement de Washington n’ont jamais été aussi fortes. Les priorités stratégiques des États-Unis, davantage tournées vers l’Indo-Pacifique et la compétition avec la Chine, alimentent les doutes des partenaires du Golfe quant à la permanence du parapluie sécuritaire américain.

Dans ce contexte, estiment plusieurs experts en stratégie, les États de la région sont déjà engagés dans une diversification de leurs partenariats, tout en cherchant à renforcer leurs capacités nationales et à maintenir un dialogue avec l’ensemble des puissances influentes. Bahreïn, dont la sécurité reste étroitement liée à la présence de la Ve flotte américaine, se trouve au cœur de cette recomposition géopolitique.

Lire aussi : Ormuz : Washington souffle le chaud et le froid entre accords avec le Golfe et abandon des péages

L’évolution de cette dynamique dépendra toutefois des choix de la Maison-Blanche. Un désengagement progressif des États-Unis constitue un scénario envisagé par plusieurs observateurs, mais il n’est pas inéluctable. Une inflexion de la politique américaine pourrait intervenir si Washington décidait de réaffirmer son rôle de garant de la sécurité régionale, notamment dans le cadre d’une convergence stratégique renforcée avec Benyamin Netanyahu. Les échanges entre ce dernier et Donald Trump, s’ils devaient déboucher sur une redéfinition des priorités américaines au Moyen-Orient, pourraient ainsi influencer le maintien (voire le renforcement) de la posture militaire des États-Unis dans le Golfe.

Lire aussi : Arabie Saoudite : la nouvelle dissuasion du Golfe parle pakistanais sous l’influence de la Chine

Au-delà des décisions de Washington, une certitude s’impose : le golfe Persique entre dans une nouvelle phase de son histoire stratégique, marquée par une redistribution des équilibres de puissance où la sécurité ne repose plus exclusivement sur un acteur unique, mais sur un jeu d’alliances plus complexe, plus flexible et potentiellement plus instable.

Par Paolo S.

Recevez notre newsletter et les alertes de Mena News


À lire sur le même thème