(Rome, 14 avril 2026). Pris en étau entre Israël et le Hezbollah, le Liban s’engage dans des négociations sous haute tension à Washington. Après des semaines de guerre meurtrière et face à une crise humanitaire majeure, Beyrouth tente de préserver sa souveraineté tout en évitant de devenir le champ de bataille d’un affrontement régional qui le dépasse
Israël est en guerre contre le Liban, tout en affirmant ne combattre que le Hezbollah. Le «Parti de Dieu» intensifie le conflit, et la médiation menée par les États-Unis entre Tel-Aviv et Beyrouth débute aujourd’hui dans un contexte paradoxal, après plus d’un mois de guerre ayant causé plus de 2 000 morts, écrit Andrea Muratore dans le portail italien «Inside Over».
Liban-Israël : Marco Rubio accueille des négociations
Le Liban et Israël sont officiellement en guerre depuis 1948, année de la création de l’État hébreu. Ils n’ont jamais réussi à parvenir à un aucun accord, notamment en raison des invasions répétées du Liban par Israël (en particulier en 1982, 2006, 2024 et 2026) et de la présence de mouvements armés tels que le Hezbollah. Dans ce contexte, il est politiquement significatif que Marco Rubio, secrétaire d’État de l’administration de Donald Trump, accueille aujourd’hui à Washington l’ambassadrice du Liban Nada Hamadé et son homologue israélien Yechiel Leiter.
Il s’agit de la première rencontre à un niveau assez élevé entre des responsables israéliens et libanais depuis 1983. L’objectif à court terme est d’aborder les points critiques de l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024 ; l’objectif à long terme est de déterminer s’il est possible de mettre en œuvre la proposition de la France et de l’Arabie saoudite visant à ouvrir des négociations formelles en vue d’une reconnaissance bilatérale et de l’établissement de relations diplomatiques complètes.
Les enjeux du conflit
Les points de tension sont nombreux : pour Israël, la guerre au Liban est distincte de celle menée contre l’Iran, actuellement mise en pause suite au cessez-le-feu. En revanche, Téhéran et le Hezbollah, qui est entré en guerre pour venger l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, considèrent quant à eux qu’il s’agit d’un seul et même conflit.
Le gouvernement de Beyrouth, dirigé par le Premier ministre Nawaf Salam et le président Joseph Aoun, accuse Israël d’agression contre le Liban, d’invasion et de destruction de villages du sud, d’occupation de facto, désormais formalisée, d’une zone tampon près du nord de l’État hébreu, et d’extension des opérations militaires à l’ensemble du territoire, avec des raids massifs sur la capitale, Beyrouth.
La dernière opération, lancée le 8 avril, a illustré l’ampleur de l’action militaire israélienne. Ce jour-là, un bombardement intensif a ciblé Beyrouth, avec des munitions lourdes et des attaques de grande envergure, a fait plus de 200 morts.
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Cependant, le gouvernement libanais formule aussi des critiques importantes à l’encontre du Hezbollah. Selon «Washington Institute», la guerre de 2024 a mis en lumière d’importantes tensions dans les relations entre le «Parti de Dieu» et ses milices, d’une part, et l’État libanais, de l’autre. Autrefois considéré comme une «résistance nationale» contre Israël, le Hezbollah est aujourd’hui perçu par une grande partie de la population, y compris de nombreux chrétiens, sunnites et une part croissante de chiites, comme un instrument de l’influence et de l’ingérence iranienne.
Le cessez-le-feu et le défi de l’unité libanaise
Officiellement, le cessez-le-feu de 2024 était censé ouvrir la voie au désarmement progressif du Hezbollah par l’armée libanaise, ce qui ne s’est pas concrétisé. D’une part, Beyrouth ne souhaite pas se sacrifier pour le «Parti de Dieu» dans un contexte de confrontation entre Israël, les États-Unis et son protecteur, l’Iran. De l’autre, l’offensive israélienne complique toute tentative de stabilisation du pays du Cèdre. Le «Washington Institute» rappelle que les autorités de Beyrouth «souhaitent un cessez-le-feu pour légitimer leur demande de négociations directes et faire face à une crise humanitaire majeure, avec plus d’un million de déplacés ces dernières semaines».
La presse souligne que Beyrouth refuse de devenir un terrain de guerre par procuration entre Israël et l’Iran et que «le Liban a adopté une série de mesures de sécurité à l’aéroport international de Beyrouth ainsi qu’aux points de passage terrestres et maritimes afin d’empêcher le trafic d’armes et les flux financiers illicites» destinés au Hezbollah.
Après avoir précédemment soutenu des initiatives en faveur de l’unité nationale, comme lors de la visite du pape Léon XIV en novembre, Naïm Qassem, secrétaire général du Hezbollah, a cette fois appelé Salam et Aoun à se retirer et à boycotter les négociations, estimant que la situation de conflit est plus favorable à son organisation qu’un scénario de paix qui impliquerait des choix politiques difficiles.
Le Liban à la croisée des chemins entre Israël et le Hezbollah
Le ministre libanais des Affaires étrangères, Joe Rajji, a été clair dans une interview accordée à «Inside Over», disant que le Hezbollah ne sert que les intérêts de l’Iran». De même, Israël et le gouvernement de Benyamin Netanyahu, longtemps aveuglés par la rhétorique d’une guerre sans fin, ont souvent ignoré cette réalité, contribuant à alimenter un conflit générateur d’instabilité et d’incertitude aux portes de l’État hébreu.
Hier, lors de la rencontre avec le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, le président Aoun a souligné qu’un cessez-le-feu «ne peut être unilatéral». Beyrouth doit défendre sa souveraineté à la fois contre Israël et contre l’influence du Hezbollah.
Dans cette perspective, des pays comme l’Italie (et la France, Ndlr) peuvent jouer un rôle important en fournissant une aide humanitaire et un soutien politique. Ils pourraient également agir comme médiateurs, notamment via la mission internationale FINUL, afin de limiter les frappes israéliennes et de renforcer la position diplomatique de Beyrouth.
Le Liban dispose de peu de marges de manœuvre, mais peut mettre en avant le risque d’effondrement du pays pour peser dans les négociations. L’équilibre reste fragile, et le pays a un besoin urgent de stabilité et de sécurité. Reste à savoir si Israël et le Hezbollah seront prêts à les garantir. Les négociations et leurs conséquences nous permettront de le comprendre.
Une conclusion sous haute tension : trois inconnues majeures
- Un risque de basculement interne au Liban
Au-delà de la guerre avec Israël, le Liban fait face à une menace plus insidieuse : celle d’un éclatement interne. L’affaiblissement de l’État et la paralysie politique pourraient offrir au Hezbollah une fenêtre stratégique pour étendre son emprise jusqu’à Beyrouth. Avec l’appui de ses rares alliés chrétiens, comme Gebran Bassil ou Sleiman Frangié (ce dernier ayant évoqué la possibilité de renverser le gouvernement en cas de victoire de «l’Axe de la Résistance») le spectre d’un basculement institutionnel, voire d’un coup de force, ne peut être écarté.
- Le dilemme iranien et l’équation Aoun
Si un accord venait à émerger, une question centrale demeurerait : Téhéran accepterait-il de contenir le Hezbollah ou, au contraire, encouragerait-il son déploiement total sur le territoire libanais ? Dans ce scénario, le président Joseph Aoun se retrouverait face à un défi existentiel : préserver l’autorité de l’État sans disposer des moyens militaires et politiques suffisants pour s’opposer frontalement au Hezbollah.
- Une lecture contestée du conflit
Enfin, le discours officiel libanais, porté par Joseph Aoun et Nawaf Salam, accuse Israël de détruire le pays. Une position qui occulte, selon plusieurs observateurs, le rôle déclencheur du Hezbollah dans l’escalade actuelle au profit de son maitre, l’Iran. Cette divergence d’interprétation illustre l’impasse stratégique de Beyrouth : dénoncer l’agression extérieure sans parvenir à traiter la question centrale de la souveraineté interne.
Dans ce contexte explosif, l’avenir du Liban dépendra autant de l’issue des négociations que de sa capacité à résoudre ses propres fractures. Sans cela, même un cessez-le-feu risquerait de n’être qu’un répit avant une nouvelle phase d’instabilité.