(Rome, 11 septembre 2026). La maîtrise d’une partie de la façade maritime du Yémen (notamment la prise d’Al-Makha) renforce la position stratégique des Houthis dans un Moyen-Orient sous haute tension. Leur capacité à menacer les routes énergétiques autour de Bab el-Mandeb leur confère un moyen de pression qui dépasse largement les frontières du conflit yéménite et bouleverse l’équilibre militaire et commercial
Cette victoire (la prise d’Al-Makha par les Houthis) représente bien plus qu’une simple défaite pour le gouvernement yéménite internationalement reconnu. Ce port, situé sur la côte de la mer Rouge, à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, pourrait, de par son contrôle, modifier l’équilibre militaire, énergétique et commercial de toute la région, offrant aux rebelles un levier stratégique, écrit Giuseppe Gagliano dans le portail italien «Inside Over».
Une offensive calculée
Après des années d’accalmie apparente suite à la trêve négociée par les Nations Unies en avril 2022, le Yémen est redevenu un champ de bataille majeur dans la confrontation entre l’Iran, les États-Unis et l’Arabie saoudite. Les Houthis, qui contrôlent déjà Sanaa, une grande partie du nord du Yémen et le port d’al-Hodeïda, cherchent à étendre leur influence vers le sud, le long d’une côte d’où ils peuvent menacer les routes maritimes reliant l’océan Indien à la Méditerranée. La prise d’al-Makha, conjuguée à l’avancée vers Hays et à la conquête de la base militaire de Khalid ibn al-Walid, prouve que l’offensive n’est pas improvisée. Il s’agit d’une opération coordonnée, visant à briser la présence gouvernementale sur la côte ouest et à rapprocher Ansar-allah des portes de Bab el-Mandeb.
Une offensive fondée sur les faiblesses de l’ennemi
Le commandant des forces gouvernementales, Tareq Saleh, a évoqué un «repli stratégique», une formule traditionnellement employée par les armées lorsqu’elles doivent se replier sans admettre la défaite. Ses troupes ont subi des pertes importantes et n’ont pas réussi à empêcher les Houthis de s’emparer des positions clés.
L’avancée des rebelles yéménites ne dépend pas uniquement de la force des insurgés. Le gouvernement yéménite, soutenu par l’Arabie saoudite, demeure une coalition fragile de groupes aux objectifs divergents, aux commandements distincts et aux allégeances locales. Les forces du Conseil de transition du Sud (CTS), autrefois soutenues par les Émirats arabes unis, n’ont pas l’intention de combattre loin de leurs régions méridionales. Le retrait de l’aide émiratie a également affaibli davantage le front anti-Houthi.
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Ansar-allah, en revanche, dispose d’une direction politique et militaire plus centralisée. Elle peut déployer des combattants, des missiles et des drones selon un plan unifié, tandis que ses adversaires doivent négocier chaque opération entre leurs composantes rivales. À long terme, cette différence organisationnelle pèse aussi lourd que la supériorité technologique.
L’Arabie saoudite conserve la supériorité aérienne et a riposté par des dizaines de raids aériens. Mais l’expérience de la guerre qui a débuté en 2015 a déjà démontré les limites de la puissance aérienne. Frapper les dépôts, les rampes et les concentrations ennemies peut ralentir l’offensive, mais ne permet pas la reconquête et le contrôle du territoire sans forces terrestres fiables.
Bab el-Mandeb, le point de passage décisif
La cible la plus importante n’est pas Al-Makha même, mais le détroit qui s’ouvre plus au sud. Bab el-Mandeb relie la mer Rouge au golfe d’Aden et est emprunté par les navires se dirigeant vers le canal de Suez. Quiconque peut le menacer dispose d’un levier de pression sur l’Europe, l’Asie et les pays producteurs d’énergie.
Les Houthis n’ont pas besoin d’occuper militairement les deux rives du détroit. Pour réduire le trafic commercial, il leur suffit de posséder des missiles anti-navires, des drones explosifs, des mines et suffisamment de renseignements pour cibler quelques navires marchands. Le risque perçu incite les armateurs à contourner l’Afrique, ce qui allonge de plusieurs semaines la navigation, augmente la consommation de carburant et les coûts d’assurance.
La guerre maritime moderne fonctionne ainsi : il n’est pas nécessaire de couler une flotte, il suffit de la persuader que la route n’est plus économiquement viable. Le champ de bataille se déplace alors vers les bilans des entreprises, les primes d’assurance et le prix final des marchandises.
Le piège stratégique de l’Arabie saoudite
Riyad se retrouve désormais prise en étau entre Ormuz et Bab el-Mandeb. Les pressions iraniennes sur la première route ont rendu indispensable l’utilisation de l’oléoduc Est-Ouest, qui transporte le pétrole brut jusqu’à Yanbu, sur la côte de la mer Rouge. Cependant, l’activisme des Houthis menace également cette route alternative.
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Les attaques contre Jazan, visant un pétrolier au large de Yanbu et contre d’autres infrastructures saoudiennes illustrent une logique stratégique précise. Ansar-allah cherche à démontrer que l’Arabie saoudite ne dispose pas d’une voie d’approvisionnement énergétique sûre : exporter via le détroit d’Ormuz l’expose à l’Iran ; acheminer son pétrole vers la mer Rouge l’expose aux Houthis.
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Il en résulte un lien opérationnel fort entre les deux extrémités de la péninsule arabique. Inutile d’imaginer un commandement iranien centralisé capable de décider de chaque attaque. Une simple convergence d’intérêts, étayée par le partage de technologies, d’informations et d’objectifs politiques, suffit.
Le Pacte de La Mecque et le dilemme des alliés
La nouvelle offensive soulève l’hypothèse selon laquelle l’Arabie saoudite pourrait invoquer le «Pacte de La Mecque» et solliciter l’aide du Pakistan et de la Turquie. Cette éventualité semble toutefois problématique. L’accord revêt un caractère défensif, alors qu’une intervention terrestre au Yémen serait difficilement justifiable comme une simple mesure de protection du territoire saoudien.
Par ailleurs, le Pakistan doit maintenir un équilibre délicat avec l’Iran et accepterait difficilement de s’engager dans une guerre impopulaire, coûteuse et sans issue claire. La Turquie pourrait fournir une assistance technique, des renseignements ou des drones, mais l’envoi de troupes ouvrirait un front aux conséquences imprévisibles.
Le simple fait que Riyad doive envisager une aide extérieure révèle toutefois la gravité de la situation. Après des années de guerre et des dépenses militaires considérables, l’Arabie saoudite ne dispose toujours pas d’un allié yéménite capable d’affronter les Houthis de manière autonome.
Les conséquences économiques de la guerre côtière
Si les Houthis consolidaient leur contrôle sur la côte entre al-Hodeïda et Al-Makha, les primes d’assurance augmenteraient encore et de nombreuses compagnies continueraient d’éviter la mer Rouge. Il en résulterait une hausse des prix de l’énergie, des composants industriels, des engrais et des produits alimentaires. L’Europe, déjà vulnérable face à l’instabilité des approvisionnements énergétiques, figurerait parmi les régions les plus touchées.
L’Égypte subirait une nouvelle baisse des recettes générées par le canal de Suez. L’Arabie saoudite devrait protéger un littoral très étendu et ferait face à des difficultés accrues pour l’exportation de son pétrole. Pékin, grand importateur d’énergie et principal exportateur mondial de produits industriels, verrait ses coûts de liaison avec les marchés européens exploser.
L’Iran courrait également des risques. Une expansion excessive des Houthis pourrait provoquer une réponse militaire occidentale plus vaste ou pousser Riyad à une nouvelle intervention terrestre. Téhéran peut toutefois tirer un avantage stratégique considérable sans engager directement sa propre armée.
Une victoire qui pourrait se retourner contre les Houthis
La conquête d’Al-Makha confère aux Houthis prestige, territoire et un levier de pression. Mais occuper une ville portuaire est plus aisé que de la défendre face aux éventuels bombardements saoudiens et de l’approvisionner via des lignes vulnérables. L’offensive menée sur plusieurs fronts risque en outre de disperser leurs forces, au moment même où le gouvernement yéménite tente de contre-attaquer al-Hodeïda, Taïz, Maaréb et Al-Dhalea.
À court terme, cependant, l’initiative reste entre les mains des Houthis. Ils ont su exploiter les divisions de leurs adversaires, transformer le soutien iranien en capacités opérationnelles et lier la guerre terrestre à une pression sur les routes énergétiques.
Al-Makha prouve ainsi que la périphérie yéménite est devenue l’épicentre d’un enjeu mondial. Dans un détroit large de quelques dizaines de kilomètres convergent le conflit entre l’Iran et les États-Unis, la sécurité de l’Arabie saoudite, le commerce européen et les ambitions asiatiques. Le Yémen demeure un pays extrêmement pauvre, mais sa géographie lui confère un pouvoir qu’aucune statistique économique ne saurait expliquer.
Le régime des mollahs et l’arme du chaos : «moi, ou l’apocalypse»
Affaibli par les revers militaires, les pertes infligées à son «axe de la Résistance» et la pression internationale, le régime iranien n’en demeure pas moins capable de peser lourdement sur la sécurité régionale. C’est même l’un des paradoxes de la situation actuelle : plus ses marges de manœuvre conventionnelles se réduisent, plus Téhéran peut être tenté de s’appuyer sur les acteurs qu’il soutient dans la région pour multiplier les foyers de tension et renchérir le coût de toute offensive dirigée contre lui.
Les Houthis constituent, à cet égard, un instrument particulièrement précieux. En contrôlant une partie du littoral yéménite et en conservant la capacité de menacer le trafic maritime en mer Rouge, ils offrent à Téhéran un moyen de pression indirect sur une artère essentielle du commerce mondial.
Cette stratégie repose sur un calcul brutal : faire comprendre à ses adversaires que l’affaiblissement de l’Iran ne signifie pas la fin du danger, mais peut au contraire rendre la région plus instable. En maintenant plusieurs foyers susceptibles de s’embraser, le régime cherche à conserver une capacité de dissuasion et à rappeler qu’une confrontation directe avec le régime pourrait avoir des conséquences bien au-delà du territoire iranien, dans une stratégie du «moi, ou l’apocalypse».
En résumé, ce calcul est aussi simple que dangereux : si l’Iran ne peut plus imposer sa puissance, il peut encore imposer le risque. Menacer les routes commerciales, perturber les flux énergétiques, multiplier les attaques indirectes : autant de moyens de rappeler que toute tentative de faire tomber le régime pourrait ouvrir une phase d’instabilité dont personne ne maîtriserait véritablement l’issue.
Par Paolo S. (Roma)