(Rome, 10 septembre 2026). Alors que le détroit d’Ormuz reste paralysé, les regards se tournent désormais vers Bab el-Mandeb. Les rebelles yéménites Houthis renforcent leur présence aux abords de ce passage stratégique de la mer Rouge, faisant craindre une nouvelle perturbation du trafic maritime et accentuant la pression sur les routes commerciales reliant l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe. Leur progression vers ce corridor fait planer la menace d’un élargissement de la crise et d’un nouveau choc pour le commerce mondial
Après avoir pris le contrôle de la ville portuaire stratégique d’Al-Makha, les rebelles yéménites Houthis se sont également emparés de l’île de Zuqar, dans le sud de la mer Rouge, grâce à des «attaques de missiles et à une offensive terrestre menée à l’aide d’embarcations transportant des combattants». Une source militaire yéménite a confirmé cette information, soulignant que les militants avançaient vers Bab el-Mandeb, comme le rapporte l’agence italienne «AGI».
Pourquoi les Houthis, soutenus par l’Iran, ciblent-ils ce détroit ?
La semaine dernière, les rebelles pro-iraniens ont lancé une offensive de grande envergure contre les forces gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le but de s’emparer du détroit de Bab el-Mandeb, un passage crucial pour la navigation en raison du blocus du détroit d’Ormuz dû à la guerre Iran-États-Unis. Ce détroit constitue en effet la porte d’entrée méridionale de la mer Rouge, par laquelle transitent notamment les navires reliant l’Asie à l’Europe via le canal de Suez.
Plusieurs experts régionaux estiment qu’il s’agit aussi d’un moyen de prendre directement pour cible les intérêts de Riyad. Les Houthis ont déjà annoncé un blocus naval visant les navires saoudiens. Or, avec la fermeture d’Ormuz, la mer Rouge devient encore plus importante pour le royaume : l’Arabie saoudite peut utiliser ses infrastructures de la façade occidentale, notamment le port de Yanbu, pour exporter une partie de son pétrole en évitant ainsi le Golfe persique.
Le risque d’un nouveau choc pour l’économie égyptienne
Si les Houthis parvenaient à contrôler Bab el-Mandeb, l’Égypte pourrait être l’un des grands perdants de la crise. Il ne s’agirait pas d’un blocage direct du canal de Suez, mais d’un assèchement du trafic qui l’emprunte. Les navires venant d’Asie ou du Golfe doivent en effet franchir Bab el-Mandeb avant de remonter la mer Rouge jusqu’au canal.
Or l’expérience de la précédente crise en mer Rouge a montré qu’il suffit que les armateurs jugent le passage trop dangereux pour qu’une partie du trafic soit détournée vers le cap de Bonne-Espérance. Pour Le Caire, les conséquences sont considérables : moins de navires signifie moins de recettes en devises. Après avoir fortement souffert de la crise, le canal de Suez avait commencé à retrouver du trafic et ses recettes avaient atteint environ 4,67 milliards de dollars sur l’exercice 2025/2026.
Pour l’Égypte, la question devient donc autant économique que sécuritaire. Le Caire a intérêt à empêcher que Bab el-Mandeb ne devienne un nouveau verrou maritime. Cette préoccupation pourrait rapprocher ses intérêts de ceux de l’Arabie saoudite : Riyad cherche à préserver sa principale voie d’exportation alternative à Ormuz, tandis que Le Caire cherche à protéger les recettes du canal de Suez. La question demeure : Le Caire peut-il rester spectateur, ou sera-t-il contraint de participer à la sécurisation de Bab el-Mandeb ?
Un porte-parole Houthi déclare que la navigation à Bab el-Mandeb est sûre et régulière
Le porte-parole Houthi, Mohammed Abdel-Salam, a déclaré sur X que «la liberté de navigation et le commerce international en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb sont sûrs et réguliers, et qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter au niveau international à ce sujet».
Les rebelles prennent le contrôle d’al-Makha
Selon l’agence Reuters, qui cite trois sources anonymes du gouvernement yéménite, les Houthis ont déjà pris le contrôle de la ville d’al-Makha, un nœud commercial stratégique de la mer Rouge. Au cours de la semaine écoulée, les combats se sont intensifiés à travers le Yémen, s’étendant au-delà de ses frontières jusqu’en Arabie saoudite, où le groupe soutenu par Téhéran a pris pour cible des installations pétrolières et blessé des dizaines de personnes. Les rebelles Houthis sont désormais sur le point de prendre le contrôle total d’autres villes côtières situées le long du détroit, dans le but de conquérir l’ensemble de la côte yéménite de la mer Rouge, selon les mêmes sources.
Face à l’offensive Houthis, quel choix pour Riyad : frapper ou activer l’accord de La Mecque ?
La prise d’al-Makha change la donne. Cette ville portuaire se trouve à proximité immédiate de Bab el-Mandeb et rapproche les Houthis du contrôle totale d’un des principaux points de passage entre la mer Rouge et le golfe d’Aden.
Pour Riyad, le problème est d’autant plus sérieux qu’Ormuz est déjà perturbé. La progression des houthis le long de la côte occidentale du Yémen pourrait donc réduire fortement la marge de manœuvre saoudienne : les exportations qui peuvent être détournées vers la façade de la mer Rouge risqueraient à leur tour d’être menacées.
Le dilemme saoudien et les options
L’Arabie saoudite pourrait se retrouver prise entre deux verrous : Ormuz au nord-est, Bab el-Mandeb au sud-ouest.
- Passer à l’offensive : Riyad pourrait renforcer les forces du gouvernement yéménite, intensifier les frappes aériennes et tenter de reconquérir al-Makha et les positions permettant aux Houthis d’atteindre Bab el-Mandeb. Une telle stratégie aurait un objectif très concret, «éloigner les Houthis du détroit et rouvrir une profondeur stratégique sur la côte», disent certains analystes consultés. Mais une offensive saoudienne donnerait aux Houthis un argument pour intensifier leurs tirs de missiles et de drones contre le territoire saoudien et les infrastructures énergétiques. A savoir que ces attaques ont déjà touché plusieurs installations et villes du sud du royaume ces derniers jours.
- Faire jouer l’accord de défense de La Mecque : C’est là que le nouvel accord signé en août dernier prend une importance particulière. Son principe central est qu’une attaque armée contre l’un des trois pays est considérée comme une attaque contre les trois.
Selon la presse, ce traité affirme le principe de défense collective, mais ses modalités concrètes d’intervention restent largement à déterminer. Et surtout, Islamabad a déclaré aujourd’hui qu’aucune réponse militaire n’avait encore été discutée dans le cadre de l’accord malgré les attaques des Houthis contre l’Arabie saoudite.
Islamabad pourrait donc soutenir Riyad politiquement et militairement sans nécessairement envoyer troupes et matériel au Yémen. La Turquie, de son côté, devrait également mesurer le risque d’une confrontation directe avec les Houthis et, indirectement, avec le régime iranien.
Le vrai dilemme de Mohammed Ben Salman (MBS)
Frapper les Houthis, c’est risquer l’escalade. Ne pas les frapper, c’est risquer la perte de Bab el-Mandeb. Et faire appel à l’accord de La Mecque, c’est tester pour la première fois la crédibilité de cette fraiche alliance. Encore faut-il que les partenaires de Ben Salman soient prêts à transformer leur engagement politique en soutien militaire direct. La prise d’al-Makha pourrait ainsi constituer le premier véritable test de cette nouvelle alliance régionale.
Par Léa P. (Roma)