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Vladimir Poutine et Xi Jinping, une amitié de façade à visée anti-américaine

(Rome, 22 mai 2026). Derrière les déclarations d’amitié entre Vladimir Poutine et Xi Jinping se cache une relation profondément asymétrique. Si Moscou et Pékin affichent une unité stratégique face aux États-Unis et défendent ensemble un monde multipolaire, leur rapprochement repose avant tout sur des intérêts géopolitiques et économiques convergents. Affaiblie par la guerre en Ukraine et les sanctions occidentales, la Russie apparaît de plus en plus dépendante d’une Chine qui impose ses conditions tout en nourrissant ses propres ambitions régionales. Mais l’amitié «sans limites» entre les deux pays n’est qu’une façade, un stratagème pour contrer les États-Unis

Le dirigeant chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine, réunis à Pékin à la suite du sommet Trump-Jinping, ont encore resserré leurs liens stratégiques ainsi que leur coopération commerciale croissante, notamment dans le secteur énergétique.

Poutine et Xi, écrit Paolo Mauri dans «Il Giornale», ont supervisé la signature de plus de 40 accords de coopération dans des domaines tels que le commerce, la technologie et les échanges médiatiques. La visite d’État de deux jours de Poutine marquait son 25e voyage en Chine, et les deux dirigeants ont inauguré une «nouvelle phase» du traité d’amitié bilatéral, s’engageant à œuvrer ensemble pour un ordre mondial plus juste et équitable.

Unis vers la multipolarité ?

Poutine a déclaré que les relations russo-chinoises avaient atteint «un niveau sans précédent» grâce aux efforts conjoints des deux parties, caractérisés par des échanges étroits au plus haut niveau et une forte confiance politique mutuelle. Xi a exhorté les deux pays à approfondir leur coordination multilatérale, à renforcer leur coopération au sein des instances multilatérales, à défendre fermement l’ordre international issu de l’après-guerre et l’autorité du droit international, à unir les pays du Sud et à orienter la réforme du système de gouvernance mondiale dans la «bonne direction».

Les deux parties ont également publié une déclaration commune soutenant un monde multipolaire et un nouveau type de relations internationales. Cette vision s’explique notamment par les propos du dirigeant russe, qui a qualifié la coopération en matière de politique étrangère sino-russe de «facteur clé de stabilité sur la scène internationale», précisant que «dans le contexte actuel de tensions internationales, notre étroite coopération est particulièrement nécessaire».

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Ce qui ressort de ce sommet semble être la poursuite de l’amitié «sans limites» établie en 2022, au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Lors des entretiens officiels, les deux dirigeants se sont qualifiés à plusieurs reprises d’«amis». Pourtant, cette relation entre Moscou et Pékin n’est ni totalement sincère (car dictée par les circonstances géopolitiques) ni équilibrée, tant elle favorise la Chine.

Une amitié de façade fondée sur des intérêts

L’amitié «sans limites» entre Moscou et Pékin est née précisément de la guerre en Ukraine et de l’isolement international dans lequel s’est retrouvée la Russie : les deux pays n’ont trouvé de terrain d’entente que dans leur opposition à la politique américaine et leur volonté de remodeler l’ordre international vers un système multipolaire mettant fin à l’hégémonie mondiale des États-Unis.

Toutefois, la Russie est partie d’une position de faiblesse, contrainte de trouver un partenaire capable d’absorber sa production d’hydrocarbures et de lui fournir les composants essentiels à son économie, une fois les portes de l’Occident fermées.

Dans cette optique, Pékin a soutenu Moscou en vendant des composants de haute technologie à l’industrie russe (notamment et surtout au secteur militaire) et en achetant du pétrole et du gaz russes, mais à ses propres conditions, c’est-à-dire à des prix inférieurs à ceux du marché.

La question des exportations de gaz russe, illustre particulièrement le véritable rapport de force dans cette «amitié». Aucun progrès tangible n’a été constaté sur le projet de gazoduc «Force de Sibérie 2», que la Russie a promu pour accroître ses exportations vers la Chine, malgré une croissance de 35 % des exportations de pétrole russe vers la Chine au premier trimestre 2026 et malgré le fait que Moscou soit l’un des principaux fournisseurs de gaz naturel de Pékin.

Le premier effet tangible de l’échec de Poutine fut l’effondrement quasi immédiat de Gazprom à la Bourse de Moscou, où l’action perdit 3,5 %, soit près de 2 milliards de dollars de perte. Comme souvent sur le marché des hydrocarbures, les prix sont dictés par la demande, mais l’offre joue également un rôle. Xi Jinping sait pertinemment que la Russie doit impérativement vendre son gaz afin de soutenir une économie désormais presque entièrement tournée vers l’effort de guerre, surtout au moment où un mécontentement latent commence à émerger dans le pays pour la première fois depuis 2022.

La Chine souhaite donc acheter du gaz à un prix bien inférieur aux prix du marché, consciente que son dirigeant sait que Poutine n’est plus en position de force, d’autant plus que l’Inde elle-même devient plus prudente en cherchant d’autres fournisseurs d’hydrocarbures moins exposés au risque de sanctions américaines.

De plus, Poutine doit faire savoir à ses compatriotes et aux pays non-alignés que la Russie bénéficie du soutien de la Chine, tant par l’achat de pétrole et de gaz, que par d’autres formes d’aide financière, directes ou indirectes. Pékin en est parfaitement conscient.

Un «mariage de raison»

L’amitié russo-chinoise «sans limites» relève donc davantage d’une alliance d’un «mariage de convenance». Il ne pouvait guère en être autrement compte tenu de l’histoire des relations entre les deux pays et des points de désaccord majeurs qui les divisent actuellement.

Abstraction faite de la rupture sino-soviétique de 1961, qui avait conduit à des affrontements armés en 1969 le long de la frontière du fleuve Amour, cette région reste aujourd’hui encore un sujet de préoccupation pour Moscou et un vif intérêt pour Pékin.

La Sibérie orientale et la Mandchourie extérieure, intégrées à l’Empire russe au milieu du XIXe siècle, sont de vastes régions quasi inhabitées, et la Chine contemporaine ravive progressivement ses revendications territoriales sur l’ensemble de cette vaste région russe de l’Amour, qui faisait autrefois partie de l’Empire chinois.

De plus, Pékin (notamment grâce au traité d’«amitié» russo-chinois) invite ses citoyens à s’installer dans cette partie de la Russie, avec l’espoir, à peine voilé, de pouvoir un jour la revendiquer une fois que la population d’origine chinoise y sera nombreuse et solidement implantée.

  • De l’Amour au Donbass : quand l’histoire devient un levier géopolitique

Plusieurs observateurs européens estiment que la comparaison est possible, mais elle doit être nuancée, car les contextes historiques, juridiques et géopolitiques sont différents. Dans les deux cas, il existe une logique de revendication fondée sur l’histoire : Moscou justifie en partie ses prétentions sur le Donbass en invoquant les populations russophones, l’héritage impérial russe et soviétique, ainsi qu’une continuité culturelle avec la Russie. En outre, certains cercles nationalistes chinois évoquent, à propos de la région de l’Amour et de la Mandchourie extérieure, des «traités inégaux» du XIXe siècle par lesquels l’Empire russe avait annexé des territoires auparavant contrôlés par la Chine impériale.

«Contrairement à la Russie dans le Donbass, la Chine ne formule aujourd’hui aucune revendication territoriale officielle sur l’Extrême-Orient russe», précise un expert italien en géopolitique. «Pékin reconnaît juridiquement les frontières actuelles avec la Russie, notamment depuis les accords frontaliers signés dans les années 1990 et 2000», ajoute-t-il. Et de conclure : «le Donbass est un conflit armé actif, tandis que la méthode chinoise (douce) est plutôt démographique et économique».

Selon plusieurs analystes, le Donbass correspond à une revendication russe explicite accompagnée d’une intervention militaire et d’une annexion proclamée. Alors que la question de l’Amour relève plutôt d’une influence chinoise diffuse et de mémoires historiques encore sensibles, sans revendication officielle ni confrontation armée directe.

Moscou est consciente de ces revendications territoriales, tout comme elle sait que les cartes géographiques chinoises de cette région utilisent encore les anciens noms impériaux chinois plutôt que les noms russes actuels.

Cette situation suscite une inquiétude croissante au sein du pouvoir russe, notamment dans les services de renseignement. Le FSB observe avec une méfiance grandissante l’intensification des activités d’espionnage chinois malgré les liens officiels entre les deux pays, au point de qualifier certaines de ces activités «d’hostiles».

  • Conclusion : une alliance fragile derrière les apparences

Malgré les déclarations solennelles et les démonstrations de proximité entre Vladimir Poutine et Xi Jinping, le partenariat sino-russe demeure avant tout une alliance pragmatique dictée par le contexte international. La guerre en Ukraine et la rivalité avec les États-Unis ont rapproché Moscou et Pékin, mais les déséquilibres économiques, énergétiques et stratégiques jouent clairement en faveur de la Chine.

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