(Rome, 11 mars 2026). Face au blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis tentent de préserver leurs exportations de pétrole en s’appuyant sur des oléoducs contournant la voie maritime stratégique. Une solution partielle, alors que les menaces militaires et les risques d’escalade continuent de peser sur les infrastructures énergétiques de la région. Les Houthis demeurent une énigme
Le détroit d’Ormuz est paralysé. Dans ce passage maritime par lequel, avant la guerre, transitaient chaque jour 20 % du pétrole et 25 % du gaz naturel liquéfié dans le monde. Le trafic commercial est désormais pris en otage par les Pasdaran. Une nouvelle escalade est imminente. CNN rapporte que le régime des ayatollahs a déjà commencé à poser des mines dans le détroit, tandis que les États-Unis ont annoncé la destruction de 16 navires poseurs de mines iraniens.
Alors que, grâce au contrôle d’Ormuz par Téhéran, la République islamique exporte plus de pétrole que jamais, en grande partie à destination de la Chine, tous les autres producteurs de la région cherchent activement de nouvelles routes pour contourner le détroit. La bonne nouvelle est qu’un plan B existe déjà pour répondre à ce coup de force des Pasdaran. Tandis que la mauvaise nouvelle est qu’il risque d’être insuffisant, nous explique Valerio Chiapparino dans son décryptage dans le quotidien italien «Il Giornale».
Les dirigeants du Moyen-Orient, majoritairement sunnites et hostiles au régime (iranien) chiite, avaient anticipé le scénario rendu réel par la guerre qui a débuté le 28 février. Pour y remédier, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis utilisent deux oléoducs : respectivement le saoudien Est-Ouest, et celui d’Abou Dhabi (ADCOP), qui contournent le détroit d’Ormuz et permettent ainsi de s’affranchir du contrôle iranien.
L’oléoduc Est-Ouest, construit il y a plus de 40 ans, s’étend sur environ 1.200 kilomètres à travers la péninsule arabique, du golfe Persique à la mer Rouge, et permet le transport d’environ 5 millions de barils de pétrole brut par jour. Le second oléoduc (plus petit), l’ADCOP, sur lequel les autorités locales, en l’occurrence celles des Émirats arabes unis, concentrent leurs efforts, relie Habchan à Fujaïrah, sur le golfe d’Oman, et transporte jusqu’à deux millions de barils. Ces chiffres, bien qu’impressionnants, doivent être comparés aux 20 millions de barils qui, en temps de paix, transitaient par le détroit d’Ormuz.
Il est donc clair que ces deux oléoducs ne peuvent remplacer les flux de pétrole brut d’avant le conflit, mais, comme le souligne le «Wall Street Journal» dans une analyse, leur utilisation est quasiment le seul rempart contre une crise énergétique encore plus grave. «Bien que nous ayons déjà fait face à des interruptions par le passé, il s’agit de loin de la plus grande crise que l’industrie pétrolière et gazière de la région ait jamais connue», a déclaré Amir Nasser, PDG de «Saudi Aramco». Nasser ajoute que le producteur pétrolier saoudien prévoit d’acheminer jusqu’à sept millions de barils de pétrole brut via l’oléoduc Est-Ouest dans les prochains jours.
Plusieurs problèmes restent toutefois non résolus, même avec l’utilisation de ces infrastructures saoudiennes. «Aramco» expédie chaque jour un peu moins d’un million de barils de produits pétroliers qui ne peuvent être détournés vers cet oléoduc. À cela s’ajoute le pétrole bloqué à Bahreïn, au Koweït et en Irak. Les analystes préviennent également que Téhéran pourrait bientôt prendre pour cible les oléoducs de Riyad et d’Abou Dhabi. Enfin, il y a le facteur inconnu que représentent les Houthis qui, bien qu’ils se soient jusqu’à présent abstenus de toute agression, pourraient perturber le trafic commercial détourné du Golfe Persique vers la mer Rouge via l’oléoduc Est-Ouest.
Le blocus d’Ormuz imposé par Téhéran constitue, en résumé, une véritable énigme stratégique et redoutable, que les observateurs avaient anticipée en cas de conflit avec le régime islamique. L’administration Trump, écrit le «New York Times», a été prise au dépourvu par les représailles des Pasdaran suite aux attaques américaines et israéliennes, et tente désormais d’en minimiser la portée.
«Je ne peux pas dire que nous avions anticipé une réaction iranienne de cette manière, mais nous savions que c’était une possibilité», a déclaré le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, précisant que ce à quoi nous assistons est «une démonstration du désespoir du régime».
Une recomposition stratégique sous tension
Le blocage du détroit d’Ormuz constitue non seulement une crise conjoncturelle du transport pétrolier, mais il accélère une reconfiguration économico-stratégique majeure au Moyen-Orient. Face à l’imprévisibilité de Téhéran, les États du Golfe cherchent désormais à réduire leur dépendance à ce passage maritime vital en multipliant les infrastructures alternatives, les corridors énergétiques terrestres et les partenariats de sécurité.
Selon les analystes, dans ce contexte inflammable, chaque nouvelle initiative iranienne risque de transformer une crise régionale en choc énergétique mondial. L’avenir du Golfe dépendra désormais de la capacité des puissances régionales et internationales à contenir les tensions tout en redessinant les routes stratégiques qui alimentent l’économie mondiale.
Washington face à l’épreuve de la réalité
La crise du détroit d’Ormuz met également en lumière l’embarras de l’administration de Donald Trump, accusée d’avoir sous-estimé la capacité de réaction de Téhéran. Les frappes américaines et israéliennes visaient à affaiblir durablement l’appareil militaire iranien et à désorganiser ses structures de commandement. Mais, malgré les pertes et les destructions, le régime des mollahs a jusqu’ici démontré une résilience et une combativité inattendues, multipliant les actions de représailles indirectes et la pression sur les routes énergétiques stratégiques.
Cette résistance, parfois décrite par certains responsables américains comme plus féroce que prévu, complique l’objectif d’une «décapitation» rapide des capacités militaires iraniennes. Elle renforce l’image d’un régime capable d’absorber les chocs tout en maintenant une capacité de nuisance régionale, que ce soit par ses forces régulières, par le CGRI ou par ses réseaux d’alliés.
Pour Washington, l’équation devient donc plus délicate : poursuivre l’escalade militaire au risque d’embraser davantage la région, ou tenter de contenir un adversaire qui, loin de s’effondrer, semble avoir intégré la confrontation dans sa stratégie de survie et d’influence. Dans ce bras de fer, la bataille ne se joue plus seulement sur le terrain militaire, mais aussi sur la durée, la résilience économique et la maîtrise des points névralgiques de l’énergie mondiale.