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Poutine, l’OTAN et les oublis de l’histoire : «c’est à l’Ukraine et à l’Alliance d’en décider»

(Rome, 30 juillet 2026). Alors que les tensions entre la Russie et l’OTAN persistent, l’adhésion de l’Ukraine à l’Alliance atlantique reste un sujet de débat brûlant. En 2002, Vladimir Poutine était parfaitement conscient du rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN. Entre les arguments géopolitiques de Vladimir Poutine et les principes de souveraineté défendus par Kiev, l’histoire et ses interprétations jouent un rôle clé. A qui revient la décision ?

En 2002, Vladimir Poutine était parfaitement conscient du rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN. Il en parlait ouvertement et, surtout, reconnaissait que la décision d’une éventuelle adhésion relevait de Kiev et de l’Alliance. Vingt ans plus tard, l’élargissement vers l’est allait devenir l’une des principales justifications de l’invasion de l’Ukraine. Les circonstances peuvent évoluer, tout comme les opinions. Les documents, eux, demeurent, écrit Andrea Cucco dans son décryptage dans «Difesaonline».

Une déclaration oubliée… conservée par le Kremlin

Le 17 mai 2002, Vladimir Poutine se trouvait à Sotchi aux côtés du président ukrainien de l’époque Leonid Koutchma. Lors de la conférence de presse conjointe, on lui a demandé quel avenir il envisageait pour les relations entre l’Ukraine et l’OTAN. Poutine a exprimé sa conviction que l’Ukraine continuerait à développer sa coopération avec l’OTAN et les alliés occidentaux. Il a souligné l’existence d’une relation autonome entre Kiev et l’Alliance et a conclu par une formule ne laissant guère place à l’ambiguïté : «En fin de compte, la décision appartient à l’OTAN et à l’Ukraine. C’est une question qui concerne ces deux partenaires». La réponse figure toujours dans la transcription officielle publiée par le Kremlin !

Il n’a pas affirmé qu’une adhésion soit souhaitable. Il n’a pas garanti non plus que Moscou l’accueillerait avec enthousiasme. Il n’a pas renoncé aux intérêts stratégiques russes. En revanche, il a reconnu explicitement que l’Ukraine avait la capacité de faire ses propres choix et que cette question relevait de Kiev et de l’OTAN.

Poutine savait que l’OTAN poursuivait son élargissement

Cette déclaration n’intervenait pas à une époque où l’élargissement de l’Alliance n’était qu’une perspective lointaine ou méconnue. En 2002, la Pologne, la République tchèque et la Hongrie étaient déjà membres de l’OTAN depuis trois ans. L’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie se préparaient à rejoindre l’Alliance. Ce même mois de mai, les ministres des Affaires étrangères réunis au sein de la Commission OTAN-Ukraine ont décidé de porter les relations avec Kiev à un niveau supérieur, lançant ainsi le processus qui allait aboutir au Plan d’action OTAN-Ukraine, approuvé en novembre suivant. Poutine était donc pleinement conscient tant de l’élargissement vers l’est que de la coopération croissante entre l’Ukraine et l’OTAN.

Cela ne signifie pas que, en 2002, il considérait l’Alliance comme dénuée de risques ou sans importance stratégique. Cela implique une nuance plus limitée, mais historiquement significative : à ce stade, il ne percevait pas le choix euro-atlantique potentiel de l’Ukraine comme une menace existentielle susceptible de nier sa souveraineté. Il le traitait plutôt comme une question politique à gérer.

Peut-on changer d’avis ?

Naturellement, un chef d’État peut modifier son évaluation stratégique. Entre 2002 et 2022, les gouvernements, l’équilibre international des forces, les dirigeants ukrainiens et la perception que la Russie avait de sa propre puissance ont tous évolué. Les relations entre Moscou et Washington se sont également détériorées. Les révolutions dans l’espace post-soviétique, la guerre en Géorgie, la crise ukrainienne de 2014, l’annexion de la Crimée par la Russie, puis le conflit dans le Donbass et le renforcement progressif de la coopération militaire entre Kiev et les nations occidentales ont radicalement transformé la donne, poursuit l’auteur.

Dès son discours prononcé à la Conférence sur la sécurité de Munich en février 2007, Vladimir Poutine a qualifié l’élargissement de l’OTAN de «grave provocation» et s’est opposé à l’avancée des infrastructures militaires occidentales vers les frontières russes. Toutefois, dans cette même allocution, il continuait néanmoins de reconnaître que garantir sa propre sécurité était le droit de tout État souverain, distinguant formellement ce principe du déploiement des structures militaires de l’Alliance. Puis vint le sommet de l’OTAN à Bucarest, en avril 2008. Les pays alliés déclarèrent que l’Ukraine et la Géorgie deviendraient membres de l’Alliance, sans pour autant les intégrer immédiatement au Plan d’action pour l’adhésion ni fixer de calendrier pour celle-ci. Il s’agissait d’une promesse suffisamment claire pour irriter Moscou, mais trop vague pour offrir à Kiev une véritable garantie de sécurité.

Il est donc possible de soutenir que la position de Poutine a évolué parce que les circonstances avaient changé. C’est un argument discutable, mais légitime et recevable. Ce qui ne l’est pas, c’est d’affirmer rétrospectivement que la Russie avait toujours considéré comme inconcevable toute relation entre l’Ukraine et l’OTAN, ou que Moscou avait été pris au dépourvu par un processus dont elle n’avait pas saisi l’existence ni les conséquences.

Le président Poutine en était conscient. Il en a parlé publiquement. Et, pendant un certain temps, il a reconnu que la décision appartenait à l’Ukraine et à l’OTAN. Changer d’avis est possible. Reformuler ses propres propos est une tout autre affaire. Et faire en sorte que ce soient «d’autres» qui les tiennent, c’est encore autre chose.

L’OTAN comme explication universelle

Une partie du discours pro-russe présente l’invasion de 2022 comme la conséquence quasi automatique de l’élargissement de l’OTAN. Selon cette interprétation, toute la responsabilité incombe à la pression occidentale croissante, et la Russie n’ayant eu d’autre choix que de réagir.

L’élargissement de l’Alliance est assurément un élément majeur de la crise, et il serait imprudent d’en nier l’importance dans la perception stratégique russe. Cependant, l’histoire se mue en propagande lorsqu’un facteur réel est transformé en seule cause possible et lorsque tous les documents qui contredisent le récit sont effacés.

Les déclarations de 2002 ne prouvent pas que l’OTAN n’ait pas commis d’erreurs. Elles n’exonèrent pas davantage les capitales occidentales des choix ambigus faits à l’égard de Kiev. Elles n’expliquent pas, à elles seules, l’évolution autoritaire et révisionniste de la politique russe.

Elles démontrent toutefois qu’aucune fatalité historique n’imposait le scénario qui s’est finalement produit. Des alternatives existaient, les relations restaient ouvertes à la négociation, et les dirigeants russes reconnaissaient, du moins publiquement, la pleine personnalité internationale de l’Ukraine, aujourd’hui largement contestée par Moscou.

De la «sécurité» à la «dénazification»

Le 24 février 2022, la justification de l’«opération militaire spéciale» ne se limitait plus à l’OTAN. Moscou a introduit des objectifs beaucoup plus absolus : la «démilitarisation» et la «dénazification» de l’Ukraine. La délégation russe a réaffirmé ces concepts devant l’OSCE, décrivant le territoire ukrainien comme une tête de pont pour l’Alliance et accusant les groupes néonazis de soutenir le gouvernement de Kiev.

La question de la sécurité peut être discutée, contextualisée et comparée aux déclarations précédentes. La lutte contre le nazisme, cependant, élève le conflit à un niveau moral absolu : il dispense d’expliquer pourquoi, en 2002, l’Ukraine était un pays souverain, libre de choisir, et pourquoi, en 2022, elle était devenue une entité à corriger par la force.

La référence au nazisme permet de substituer une mission historique à un différend géopolitique, faisant de l’adversaire non plus une entité politique mais l’incarnation du mal. Ainsi, tout compromis devient suspect et toute contradiction antérieure peut être reléguée au second plan ou passée sous silence.

Il serait excessif d’affirmer que cette rhétorique a été élaborée uniquement pour compenser les incohérences du discours sur l’OTAN. Il est néanmoins difficile de ne pas constater comment elle offrait au Kremlin un argument plus percutant sur le plan émotionnel, capable de mobiliser le souvenir de la Grande Guerre patriotique et de reléguer la question centrale au second plan : Que s’est-il passé entre le Poutine qui considérait les relations avec l’OTAN comme une affaire relevant de Kiev et celui qui a finalement contesté les conséquences de ce choix par les armes ?

Les paroles demeurent

L’histoire n’oblige pas un dirigeant à maintenir indéfiniment la même position. Elle exige toutefois de lui qu’il assume la responsabilité de ses propres changements.

Vladimir Poutine aurait pu prétendre que le contexte de 2002 avait disparu. Il aurait pu soutenir que l’OTAN avait évolué, que l’Ukraine avait changé, ou que les intérêts russes imposaient une nouvelle doctrine. Il lui appartenait alors d’expliquer pourquoi ce qui relevait alors de la compétence de «deux partenaires» était devenu aujourd’hui un sujet sur lequel Moscou revendiquait un droit de veto.

Ce que ne peut faire une relecture partisane de l’histoire, en revanche, c’est prétendre que ces déclarations n’ont jamais existé. On peut changer d’avis. On peut reconsidérer ses alliances, sa doctrine ou son analyse stratégique. On peut même admettre s’être trompé. Mais on ne doit pas falsifier le passé, surtout lorsque ce ne sont pas les archives occidentales qui contredisent la nouvelle version, mais plutôt le site officiel du Kremlin, conclut l’auteur.

Un bilan politique qui dépasse la question de l’OTAN

Au-delà des justifications successivement avancées par le Kremlin, un constat s’impose : entre l’objectif initial affiché de «démilitarisation» de l’Ukraine et celui de sa «dénazification», le fossé est considérable. «L’un relève d’une logique stratégique, l’autre d’une rhétorique idéologique qui a profondément modifié la nature du discours officiel russe», estiment les experts en stratégie.

Plus de quatre ans après le lancement de «l’opération militaire spéciale», la Russie se retrouve confrontée à des conséquences qui dépassent largement le théâtre ukrainien. Le pays fait face à un isolement diplomatique sans précédent depuis la fin de la guerre froide, à un régime de sanctions durable et à une économie soumise à de fortes contraintes, même si les spécialistes débattent de leur ampleur et de leurs effets à long terme. Sur le plan judiciaire, Vladimir Poutine fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, une situation inédite pour le dirigeant d’une puissance nucléaire membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.

A lire : «Recherché dans 123 pays», voici où le tsar risque d’être arrêté

Quant au front militaire, malgré des gains territoriaux ponctuels, la Russie n’a pas atteint les objectifs initiaux qui semblaient accompagner le déclenchement de l’offensive.

Le prix des contradictions

Pour de nombreux analystes militaires et stratèges consultés, le contraste entre les déclarations de 2002 et celles de 2022 illustre moins une simple évolution doctrinale qu’une succession de choix politiques dont les conséquences ont été considérables.

Ces observateurs soulignent que Vladimir Poutine, souvent présenté comme l’héritier de la puissance russe issue de l’Union soviétique, aura finalement engagé son pays dans une guerre qui a durablement affaibli son influence internationale. Selon cette lecture, les erreurs d’appréciation sur la résistance ukrainienne, la réaction des pays occidentaux, la cohésion de l’OTAN ou encore l’impact des sanctions ont conduit à un résultat très éloigné des objectifs recherchés.

Lire aussi : Ukraine-Russie: selon le New York Times, Vladimir Poutine aurait proposé l’arrêt des combats

Plusieurs spécialistes mettent également en cause le fonctionnement du pouvoir russe lui-même. Ils décrivent un système de décision de plus en plus centralisé, dans lequel les contre-pouvoirs se sont progressivement effacés au profit d’un cercle restreint de responsables peu enclins à contredire le chef du Kremlin. Dans cette analyse, les erreurs stratégiques n’auraient pas seulement été personnelles ; elles auraient aussi été facilitées par un entourage incapable de remettre en question des hypothèses qui se révéleront erronées.

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