L'actualité du Proche et Moyen-Orient et Afrique du Nord

Le Liban enlisé dans l’impasse des faux cessez-le-feu

(Rome, 20 juin 2026). Au Liban, «les» cessez-le-feu semblent n’être que des parenthèses dans un conflit qui redessine les rapports de force du Moyen-Orient. Entre Israël, l’Iran, Washington et les ambitions régionales concurrentes, Beyrouth risque de devenir davantage qu’un champ de bataille : le révélateur d’un nouvel ordre régional
Le Liban n’existe s’il est le pays du vivre-ensemble, un message régional fort. C’est difficile, d’autant plus si l’on continue de parler en termes de communautés religieuses fermées plutôt que de personnes porteuses de propositions et de visions, qui existent bel et bien. C’est peut-être pour cette raison que beaucoup perçoivent un grand danger dans ce petit Liban, écrit Riccardo Cristiano dans le portail «Formiche.net».

Des trêves qui n’en finissent pas de ne pas tenir

Il y a quelques jours, Donald Trump affirmait qu’au Moyen-Orient, un cessez-le-feu signifiait moins de fusillades. Les prochaines heures diront s’il avait raison, ou si cela signifie au contraire une recrudescence des combats. En effet, hier, les Américains ont annoncé une trêve entre le Hezbollah et Israël, négociée par le Qatar, selon plusieurs sources. Ce matin, un raid israélien a fait cinq victimes libanaises.

La veille déjà, le Liban avait payé un lourd tribut; 50 morts, selon les chiffres officiels, portant le bilan total à environ 4.000 victimes. Ce bilan est officiel, mais celui des trêves conclues puis rompues ne l’est plus. Hier, quatre soldats israéliens ont été tués par des miliciens du Hezbollah. Le ministre Ben Gvir a appelé à «brûler le Liban». Puis, un cessez-le-feu a été conclu.

Entre destruction du Hezbollah et destruction du Liban

Décrie les positions antagonistes devient de plus en plus complexe. L’objectif d’Israël est d’anéantir le Hezbollah. Le Hezbollah, quant à lui, affirme ne vouloir aucun cessez-le-feu avec l’envahisseur, tout en ayant lui-même rompu l’équilibre avant même l’entrée en guerre sur le territoire libanais. Et le Liban dans tout cela ? s’interroge l’auteur.

Ce qui apparaît aujourd’hui n’est pas tant la destruction du Hezbollah que celle du Sud-Liban, la zone d’implantation du mouvement pro-iranien : plus de 20 % du territoire. On dénombre 4.000 morts depuis le 2 mars. L’effacement de ces territoires équivaut à une amputation territoriale et à l’exode de plus d’un million de Libanais presque sans ressources, contraints d’errer à travers le pays. Infrastructures, centres urbains et récoltes disparaissent, les villes se vident. S’agit-il d’une guerre contre le Hezbollah ou contre le Liban ?

Guerre, élections et rapports de force

La guerre au Liban survient en pleine campagne électorale israélienne, avec toutes les conséquences politiques que cela implique, dans un contexte où nombreux sont ceux qui considèrent que l’accord avec Téhéran serait vécu comme un recul, tout comme l’abandon de l’idée de se débarrasser du mal, d’un ennemi existentiel. La campagne survient en pleine peirode électorale de Trump qui, pour regagner du terrain politique, il semble avoir pris acte d’une réalité : il n’y a pas eu de victoire décisive, et il doit rouvrir le détroit d’Ormuz, ne serait-ce que pour ramener le monde à son état d’avant-guerre.

Ormuz, l’arme qui change l’équilibre

La véritable «bombe atomique», selon cette optique, serait ailleurs : cette guerre aurait offert à l’Iran une arme globale : la démonstration que le blocage du détroit d’Ormuz, jamais utilisé jusque-là, est possible et suffit à ébranler l’économie mondiale. Les propos acerbes de J.D. Vance semblent le confirmer, même si, pour certains, cette prise de conscience aurait pu intervenir plus tôt.

Mais le plan de Trump (s’il en est un) semble être un plan de «marteau et mortier», une logique de «destruction puis reconstruction» ; c’est-à-dire créer un fonds important pour reconstruire ce qu’il a lui-même détruit pendant cette guerre. Ce projet serait largement financé par les pays arabes du Golfe et potentiellement géré par des entreprises américaines. Pour Trump, le calcul serait double : faire des affaires tout en transformant l’Iran par l’intégration économique, en misant sur un régime devenu davantage militaire que religieux.

Mojtaba Khamenei lui-même s’intéresserait à l’immobilier, comme en témoignent ses investissements entre Church Street et Kensington Palace Gardens, à Londres. Cela semble être la marque de fabrique de l’administration Trump, avec le recours à la force comme pierre angulaire des relations bilatérales. Mais la force n’a pas fonctionné ; l’Iran n’a pas cédé, le régime non plus ; Trump a dû faire des concessions. Ce sont là les compromis évidents du mémorandum, qui laisse de nombreuses questions en suspens et incertaines, et non seulement la question nucléaire.

Le Liban, terrain de l’influence régionale

S’appuyant sur sa capacité de résistance, notamment grâce au levier d’Ormuz, le régime iranien veut affirmer qu’il est un acteur régional, et non limité à son seul territoire. Dans cette logique, tout accord avec Trump devrait inclure le Liban, considéré comme un test décisif de son influence. Le Hezbollah est indestructible, et son chef, Naïm Qassem, l’a affirmé hier : «Le complot a échoué».

Pour les Israéliens, cependant, l’heure des comptes a sonné. Une situation comme on n’en a pas vu depuis les années 1980. Trump ne s’y opposerait pas, mais il semble douter de l’efficacité militaire pure : il a récemment déclaré que détruire un immeuble entier pour éliminer un milicien était une stratégie inefficace. Il a donc suggéré une autre solution : laisser les Syriens d’al-Charaa achever le travail, en poursuivant le combat. Le Hezbollah est chiite ; les forces d’al-Charaa sont sunnites. Mais ce scénario ouvrirait un autre risque : raviver une guerre confessionnelle entre le Liban, la Syrie et peut-être au-delà. Les pays arabes ne souhaitent pas cette option : elle compromettrait durablement la stabilité régionale dont dépend leur stratégie de développement post-pétrolier. Il s’agit de la même raison qui les pousse à financer la reconstruction iranienne : pour eux aussi, «les affaires sont les affaires», et ils espèrent qu’un Iran épuisé acceptera la coexistence. Ce régime, plus militaire que religieux, en serait capable. Le ferait-il ?

Reconstruire l’État plutôt que gagner la guerre

Une autre voie existe : chercher la victoire politique plutôt que considérer que sa propre sécurité dépend de l’insécurité d’autrui. Reconstruire l’État libanais, étendre son espace d’action, offrir des perspectives politiques et humaines : faire privilégier la raison à la force. Le Liban n’existe que s’il est un pays du vivre-ensemble, un message régional d’une puissance rare. Difficile tant que le débat reste enfermé dans des logiques de communautés religieuses fermées, au lieu de s’ouvrir aux personnes, aux projets et aux visions qui existent pourtant. C’est peut-être pour cela que beaucoup perçoivent un grand danger dans ce petit Liban.

Le paradoxe d’une guerre décidée en l’absence de l’État concerné

Un expert militaire régional ouvre une question qui dépasse le seul conflit : «peut-on prétendre défendre un pays sans lui reconnaître le droit de décider pour lui-même ?».
«Au cœur de cette guerre demeure une contradiction difficile à éluder. Le Hezbollah affirme vouloir un cessez-le-feu tout en revendiquant la poursuite d’opérations militaires contre Israël», ajoute notre interlocuteur. «Or ces choix n’ont pas été soumis aux autorités libanaises ni inscrits dans une décision nationale partagée. Le Liban n’a ni déclaré cette guerre ni fixé ses objectifs ; pourtant il en supporte le coût», ajoute-t-il.

Le prix payé par ceux qui n’ont pas choisi

L’autre contradiction est sociale autant que politique. Les opérations engagées par «les miliciens de Dieu» ont contribué à provoquer l’exode d’environ un million deux cent mille Libanais, souvent privés de ressources, déplacés à l’intérieur même de leur pays, dépendants de solidarités précaires et d’institutions déjà fragilisées.

Dans le même temps, il est demandé à l’État libanais de répondre à l’urgence humanitaire, d’organiser l’accueil, de réparer et de reconstruire. Mais comment exiger des comptes d’un État dont l’autorité n’a pas été sollicitée au moment où les choix décisifs ont été pris ? Le risque est alors celui d’un double affaiblissement : perte du territoire d’un côté, érosion de la souveraineté de l’autre.

La négociation qui révèle le véritable centre de gravité

Peu d’analystes semblent s’arrêter sur un fait pourtant révélateur : si le dossier libanais se négocie avec Téhéran et non avec Beyrouth, c’est qu’il dit quelque chose de la nature réelle du rapport de force.

Lorsqu’un État ne négocie plus directement ce qui concerne sa guerre, ses frontières ou son avenir, c’est que sa souveraineté est devenue incomplète. Le Liban ne retrouvera sa place ni par la seule logique militaire ni par des arrangements conclus ailleurs. Son avenir dépendra de sa capacité à redevenir le lieu où les décisions qui engagent ses habitants sont prises au Liban, par les autorités libanaises responsables devant les Libanais. Sans cela, le pays du vivre-ensemble risque de rester le terrain où d’autres décident et où les Libanais paient.

Par Dario S.

Recevez notre newsletter et les alertes de Mena News


À lire sur le même thème