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Le Soudan et l’Éthiopie au bord de la guerre. Et derrière eux, entre autres, les Émirats, l’Arabie Saoudite et l’Égypte

(Rome, 08 mai 2026). Alors que la guerre civile soudanaise continue de ravager le pays, les tensions entre Khartoum et Addis-Abeba franchissent un nouveau seuil critique. Accusations de soutien militaire aux rebelles, menaces de “guerre ouverte” et rivalités d’influence impliquant les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite ou encore l’Égypte : derrière le bras de fer entre le Soudan et l’Éthiopie se dessine un affrontement régional aux conséquences potentiellement explosives pour toute la Corne de l’Afrique. La menace du Soudan est claire : «Prêt pour une confrontation directe avec l’Éthiopie»

Quand on commence à parler de «guerre ouverte», cela signifie que le dernier tabou précédant le déclenchement d’un conflit armé est levé. Et l’idée d’un conflit armé ne semble plus si improbable pour l’une des parties concernées. C’est pourquoi les récentes déclarations d’un porte-parole du gouvernement soudanais, selon lesquelles Khartoum est désormais prêt à s’engager dans une «guerre ouverte» contre l’Éthiopie, ne peuvent manquer de susciter l’indignation. La raison est liée au soutien présumé d’Addis-Abeba aux FSR, les forces de soutien rapide commandées par le général Dagalo (Hamidati), en conflit avec le gouvernement central soudanais depuis avril 2023. Khartoum affirme disposer de preuves de l’implication de l’Éthiopie, tandis que cette dernière rejette toutes les accusations. Mais la crainte d’un nouveau conflit au cœur de l’Afrique semble plus forte que jamais. D’autant plus qu’en arrière-plan se dessinent des rivalités et des tensions touchant plus largement l’équilibre du Moyen-Orient, écrit Mauro Indelicato dans le portail «Inside Over».

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase : l’attaque de l’aéroport de Khartoum

Le 4 mai, le principal aéroport de Khartoum a été secoué par plusieurs explosions. L’aéroport a immédiatement été placé en état d’alerte, l’armée soudanaise a activé sa DCA et, après quelques minutes de confusion, la situation est revenue à la normale.

Khartoum, la capitale du Soudan, n’était repassée sous contrôle de l’armée que l’an dernier. Les militaires, sous le commandement du général et président par intérim Abdel-Fattah Al-Bourhan, avaient repris la ville aux milices rivales des FSR. Cependant, cela ne signifiait pas la fin de la guerre ; au contraire, les FSR relançaient leurs opérations au Darfour, où elles commettaient toutes sortes d’atrocités contre les populations Masalit et Four, comme le relatent plusieurs rapports internationaux accablants.

Les FSR sont soutenues par les Émirats arabes unis, dont le gouvernement a souvent nié tout soutien militaire, sans pour autant cacher son soutien politique. Quoi qu’il en soit, il ne fait guère de doute dans les milieux diplomatiques internationaux qu’Abou Dhabi a constamment fourni armes et argent à ses alliés dans la guerre civile soudanaise. Tout cela dans l’objectif d’exercer une influence sur un pays comme le Soudan, riche en ressources naturelles et d’une importance politique stratégique.

Dans les heures qui ont suivi le raid sur l’aéroport de Khartoum, le gouvernement soudanais a naturellement accusé les FSR. De plus, selon le président Al-Bourhan et ses principaux conseillers, l’attaque aurait été organisée avec l’aide de l’Éthiopie. Plus précisément, les drones ayant frappé la capitale soudanaise auraient été lancés depuis l’aéroport éthiopien de Bahr Dar. Khartoum affirme détenir des preuves à ce sujet, mais Addis-Abeba a rejeté ces allégations comme étant sans fondement. Le ministre des Affaires étrangères, Mohyi-Eddin Salem, a été particulièrement virulent dans ses accusations contre l’Éthiopie lors d’une conférence de presse, enflammée, tenue quelques jours après le raid. C’est à ce moment-là que plusieurs porte-parole du gouvernement soudanais ont déclaré être «prêts pour une guerre ouverte» contre la partie éthiopienne.

L’énigme géopolitique des équilibres régionaux

L’accusation portée par le Soudan contre l’Éthiopie repose avant tout sur des considérations politiques. Khartoum a, pour des raisons évidentes, visé tous les gouvernements des pays voisins, considérés comme de véritables «alliés» des Émirats arabes unis. Addis-Abeba a en effet intensifié ses relations avec Abou Dhabi ces derniers mois. Le gouvernement éthiopien d’Abiy Ahmed a besoin de fonds pour poursuivre le financement des méga-travaux publics lancés au cours de la dernière décennie, tandis que les Émiratis cherchent à s’implanter durablement dans la Corne de l’Afrique.

De plus, l’Éthiopie et les Émirats arabes unis semblent tous deux désireux de développer leurs liens avec la région séparatiste somalienne du Somaliland. Addis-Abeba espère ainsi obtenir un accès portuaire, compte tenu de son manque d’accès à la mer, tandis qu’Abou Dhabi cherche toujours à renforcer ses points d’appui dans cette partie du continent.

L’implication de l’Éthiopie ne doit donc pas être interprétée uniquement comme un face-à-face direct entre Khartoum et Addis-Abeba. En réalité, c’est tout l’équilibre géopolitique du Moyen-Orient qui est en jeu. Le conflit soudanais n’est rien d’autre qu’un reflet des diverses alliances régionales, plus ou moins consolidées.

D’un côté se trouvent les Forces de soutien rapide (FSR), agissant par procuration pour le compte du bloc aligné aux Émirats arabes unis, qui comprend notamment l’Éthiopie, le Somaliland, le général libyen Khalifa Haftar (bien que de manière plus nuancée aujourd’hui), ainsi que le groupe séparatiste du sud du Yémen, affaibli après avoir été battu et marginalisé par les forces régulières yéménites. De l’autre, se trouvent, l’armée soudanaise, soutenue par l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Érythrée et la Somalie.

L’affrontement entre ces deux camps pourrait entraîner une aggravation du conflit. Non seulement au Soudan, mais aussi en Éthiopie même : ce n’est pas un hasard si Addis-Abeba, en réponse aux accusations d’ingérence soudanaise, a rétorqué que c’est en réalité le Soudan qui s’ingère en armant les rebelles du Tigré. Voilà une autre région où les vents de la guerre soufflent à nouveau, et avec force.

  • Conclusion : une guerre reléguée à l’arrière-plan, malgré un enjeu stratégique majeur

Longtemps qualifié de «guerre oubliée», le conflit soudanais est progressivement passé au second plan de l’actualité internationale, éclipsé par les crises en Ukraine, entre Israël et le Hezbollah, ou encore par la guerre iranienne. Pourtant, le Soudan demeure aujourd’hui l’un des principaux foyers de catastrophe humanitaire au monde, avec des dizaines de milliers de morts, des millions de déplacés et des infrastructures largement détruites.

«Cette relative indifférence contraste avec l’importance stratégique du pays», observe un expert italien. «Vaste territoire charnière entre Afrique et Moyen-Orient, ouverture sur la mer Rouge, ressources minières (notamment l’or), terres agricoles et routes commerciales régionales. Autant d’atouts qui expliquent l’implication croissante de puissances régionales extérieures dans la guerre soudanaise», ajoute-t-il.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que les deux camps soudanais bénéficient du soutien de pays officiellement alliés. Les Émirats arabes unis sont régulièrement accusés d’appuyer les Forces de soutien rapide (FSR), tandis que l’armée soudanaise reçoit l’appui de l’Arabie saoudite et de l’Égypte. Or, Riyad et Abou Dhabi sont également impliqués, directement ou indirectement, dans les recompositions géopolitiques liées aux crises en Ukraine, au Levant et autour de l’Iran.

Derrière la guerre civile soudanaise se joue donc bien plus qu’un affrontement local : une lutte d’influence régionale pour le contrôle des routes, des ressources et des équilibres stratégiques de la Corne de l’Afrique.

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