(Rome, 13 juin 2026). Longtemps cantonné au Venezuela, le «Tren de Aragua» s’est imposé comme l’un des nouveaux visages du crime transnational. Son apparition en Espagne, sur fond de trafics, de routes migratoires et de soupçons de connexions indirectes avec des réseaux proches de l’Iran et du Hezbollah, ravive désormais les inquiétudes sécuritaires du Vieux Continent et une crainte d’une nouvelle menace hybride mondiale
Pendant des années, le «Tren de Aragua» a été considéré comme un phénomène criminel limité au Venezuela, fruit de l’effondrement économique et institutionnel qui a frappé ce pays au cours de la dernière décennie. Puis, il s’est étendu le long des routes migratoires d’Amérique latine, suscitant une attention croissante de la part des États-Unis, et enfin, un tournant a modifié la perception du phénomène en Europe : son arrivée sur le continent, écrit Francesca Salvatore dans le quotidien «Il Giornale».
L’opération qui a conduit au démantèlement de la première cellule active du «Tren de Aragua» en Espagne en novembre 2025 a marqué un tournant décisif. Treize personnes ont été arrêtées à Madrid, Barcelone, Gérone, Valence et La Corogne. Selon les autorités espagnoles, appuyées par la police colombienne et le programme européen «EL PACCTO 2.0», les suspects n’étaient ni de simples sympathisants ni des criminels isolés, mais bien des chefs de structures secondaires de l’organisation impliquées dans le trafic de drogues de synthèse et d’autres activités illicites.
De la prison de Tocorón à une multinationale du crime
Pour comprendre l’ampleur de la menace, il faut remonter à ses origines. Le «Tren de Aragua» a vu le jour au sein de la prison de Tocorón, dans l’État vénézuélien d’Aragua. Dans un Venezuela marqué par l’hyperinflation, la crise économique et l’affaiblissement progressif de l’État, l’organisation s’est développée au point de faire de la prison son véritable quartier général.
Pendant des années, Tocorón est devenu le symbole de la disparition de l’autorité publique. Son chef était Héctor Rusthenford Guerrero Flores, plus connu sous le nom de «Niño Guerrero», une figure quasi légendaire du milieu criminel vénézuélien. Il a récemment été tué lors d’une opération conjointe menée par les États-Unis et le Venezuela.
D’un simple gang de prison, le «Tren de Aragua» s’est transformé en un réseau criminel transnational. Son expansion est principalement due à l’immense diaspora vénézuélienne. Selon les Nations Unies, plus de sept millions de personnes ont quitté le pays ces dernières années, donnant lieu à l’un des plus importants mouvements migratoires contemporains. Le gang a emprunté ces mêmes routes.
La caractéristique distinctive du «Tren de Aragua» réside dans sa remarquable capacité d’adaptation. Contrairement aux grands cartels mexicains, il ne cherche pas nécessairement à contrôler militairement le territoire. Il privilégie plutôt la création de petites cellules autonomes, s’insérer dans les marchés criminels existants et exploiter les vulnérabilités sociales et institutionnelles.
L’inquiétude grandit rapidement aux États-Unis. Washington a identifié le groupe comme l’une des principales menaces émergentes d’Amérique latine, au point de le classer comme organisation terroriste étrangère. Mais la pression croissante exercée sur le continent américain pourrait aussi avoir poussé une partie du réseau criminel vers de nouveaux espaces d’implantations moins exposés.
L’Espagne comme porte d’entrée et le risque de contagion européenne
Le fait que le premier foyer européen ait été identifié en Espagne n’est pas une surprise pour les analystes. Le pays abrite l’une des plus importantes communautés vénézuéliennes du continent, avec des liens historiques, culturels et linguistiques étroits avec l’Amérique du Sud. Madrid et Barcelone constituent également d’importants carrefours logistiques, grâce à leurs liaisons aériennes avec l’Amérique latine.
L’enquête, menée par la police espagnole, a mis au jour une structure complexe. Les personnes arrêtées auraient occupé des postes de commandement au sein de différentes sections territoriales. Lors des perquisitions, des laboratoires de production de «tusi», la fameuse cocaïne rose, ont été saisis, ainsi que des stupéfiants, des téléphones cryptés, de l’argent liquide et des documents jugés utiles aux activités criminelles. Ce qui inquiète le plus les enquêteurs, c’est le niveau d’organisation observé. Il ne semble pas s’agir d’un phénomène spontané ou improvisée, mais plutôt d’une tentative structurée d’implantation.
A ce stade, la présence du réseau «Tren de Aragua» en Europe paraît limitée. Cependant, l’expérience latino-américaine incite à la prudence. De nombreuses organisations criminelles débutent leur expansion par le biais de petites cellules apparemment marginales, mais elles sont capables de croître rapidement en exploitant les opportunités offertes par la mondialisation.
Les drogues de synthèse représentent un marché potentiel, mais pas le seul. Les experts redoutent une implication croissante dans l’exploitation de la prostitution, l’extorsion au sein des communautés migrantes et la gestion du trafic d’êtres humains.
Hezbollah, Iran et la zone grise des menaces hybrides
L’aspect le plus controversé concerne les liens indirects présumés entre le «Tren de Aragua» et des réseaux proches du Hezbollah et de l’Iran en Amérique latine. A ce jour, aucune enquête judiciaire n’a établi l’existence d’une chaîne de commandement commune ni d’une coordination opérationnelle stable. De nombreuses analyses de sécurité ont plutôt mis en évidence une «convergence tactique».
Depuis des décennies, le Hezbollah maintient une présence financière et logistique dans certaines régions d’Amérique latine, notamment dans la zone dite de la Triple Frontière, entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay. Plusieurs rapports du Trésor américain ont également souligné le rôle de citoyens vénézuéliens accusés d’avoir facilité des activités liées au réseau chiite du «Parti de Dieu».
Par ailleurs, de hauts responsables militaires vénézuéliens en exil ont dénoncé la collaboration ouverte du gouvernement de Nicolás Maduro avec des groupes liés à l’Iran, facilitant ainsi leurs opérations. Le «Tren de Aragua» opère en synergie avec le Cartel de los Soles, un réseau de l’élite militaire vénézuélienne accusé de trafic de cocaïne aux côtés de réseaux liés au Hezbollah.
Le rapprochement politique entre Caracas et Téhéran a encore accentué les inquiétudes des analystes. Depuis des années, le Venezuela est considéré comme un terrain propice à la convergence des réseaux de passeurs, des intermédiaires financiers, des groupes criminels locaux et des individus liés aux intérêts iraniens. Dans ce contexte, le «Tren de Aragua» est perçu comme l’acteur criminel privilégié, intégré à des écosystèmes illégaux partageant itinéraires, intermédiaires et outils de blanchiment d’argent.
Les réseaux utilisés pour le trafic de migrants et de drogue peuvent se croiser avec d’autres filières illicites sans pour autant déboucher sur une collaboration stratégique formalisée. C’est précisément cette zone grise qui préoccupe le plus les agences occidentales. Les menaces contemporaines ne se présentent plus sous des formes facilement classifiables. Terrorisme, crime organisé et compétition géopolitique tendent désormais à se superposer.
Le «Tren de Aragua» est l’un des symboles de cette mutation : un gang né au sein d’une prison vénézuélienne qui, exploitant les crises migratoires, les fragilités étatiques et les opportunités offertes par la mondialisation, est parvenu à se transformer en acteur criminel transnational.
Hezbollah : la persistance des réseaux de projection
Au-delà du seul cas du «Tren de Aragua», les interrogations portent sur la capacité de réseaux du Hezbollah à continuer d’opérer dans des espaces où se croisent circuits financiers, contrebande, blanchiment et criminalité organisée. Depuis plusieurs années, nous confie un expert européen en sécurité, plusieurs services occidentaux observent avec attention certaines zones d’implantation et d’influence en Amérique latine, considérées comme des points de contact potentiels entre intérêts politiques, facilitateurs économiques et acteurs criminels.