(Rome, 02 février 2026). À la veille de son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a scellé un investissement de 500 millions de dollars avec Tahnoon bin Zayed Al-Nahyan, le puissant patron du renseignement émirati, au capital de sa société de crypto-monnaies. En parallèle, Washington a levé ses restrictions sur l’exportation de puces d’intelligence artificielle vers les Émirats. Un enchaînement d’opérations mêlant intérêts privés, technologies stratégiques et diplomatie économique, qui alimente les accusations de conflit d’intérêts et de corruption au sommet de l’État américain
Selon le WSJ, Tahnoon bin Zayed Al-Nahyan, coordinateur des services de renseignement d’Abou Dhabi, a investi massivement dans l’entreprise de crypto-monnaie cofondée par le magnat et Witkoff. En toile de fond : l’accès stratégique aux puces électroniques américaines.
Une telle affaire qui, en d’autres circonstances, aurait secoué la Maison Blanche, écrit Gabriella Colarusso dans «La Repubblica». Mais nous sommes à l’ère Trump, et il peine à se faire une place en tête de l’actualité. Quatre jours avant la cérémonie d’investiture de son second mandat présidentiel, le magnat a conclu un accord d’un demi-milliard de dollars avec l’un des hommes les plus puissants des Émirats, le cheikh Tahnoon bin Zayed Al-Nahyan, frère du président de la fédération, gestionnaire du plus important fonds souverain du pays, et surtout, patron du renseignement et de l’espionnage d’Abou Dhabi.
Par le biais de sa holding «Aryam Investment», il a injecté 500 millions de dollars dans «World Liberty Financial», l’entreprise de crypto-monnaie cofondée par Donald Trump et Steve Witkoff, révèle le Wall Street Journal. Tahnoon détient désormais 49 % du capital de l’entreprise, ce qui fait de lui le seul actionnaire étranger. World Liberty est la société à l’origine du «stablecoin USD1», indexée sur le dollar américain et adossée à des titres du Trésor américain. C’est la première entrée, souligne le journal de Murdoch, d’un investisseur étranger dans l’entreprise privée d’un président élu. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, un autre événement s’est produit quelques mois auparavant.
Le 19 novembre 2025, le département du Commerce a annoncé avoir autorisé l’exportation de semi-conducteurs américains de pointe vers l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Cet accord a été finalisé lors de la visite de Trump dans le Golfe en 2025. Une décision qui rompt avec une pratique établie de longue date en matière de sécurité américaine, laquelle consistait à interdire l’exportation de technologies jugées stratégiques pour la défense et afin de préserver la supériorité militaire et commerciale des États-Unis. L’administration Biden avait bloqué ce type de transfert de technologie, craignant que ces technologies ne se retrouvent indirectement en Chine, compte tenu des investissements et des activités commerciales de Pékin en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. Les puces américaines de Ndivia doivent être directement livrées à G42, la société d’intelligence artificielle de Tahnoon, rapporte le Journal.
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En mai, lors de cette même tournée dans le Golfe, Trump avait déjà conclu un accord inédit avec Abou-Dhabi : la création, avec des technologies américaines (de Ndivia et d’Open AI) d’un méga-centre de données dédié à l’intelligence artificielle aux Émirats arabes unis, d’une capacité d’un gigawatt, l’un des plus puissants au monde. Dans le cadre de cet accord, une version avancée de Chatgpt serait accessible gratuitement à l’ensemble de la population. Cependant, les services de sécurité nationale américains avaient exprimé de fortes réserves : ces technologies sensibles n’ont traditionnellement été partagées qu’avec les alliés les plus proches et sous de strictes conditions. Le président émirati, Mohammed bin Zayed Al-Nahyan, avait promis 1400 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis. Puis est venu l’accord avec son frère Tahnoon, et les réticences de l’administration se sont dissipées.
«Trump a balayé des décennies d’objections liées à la sécurité nationale concernant la vente de puces d’IA de pointe aux Émirats arabes unis. Les experts en sécurité nationale étaient alarmés. Mais il y avait un secret : avant l’accord, les Émirats arabes unis avaient versé 187 millions de dollars aux Trump et 31 millions aux Witkoff via des paiements dissimulés. Une corruption hallucinante», accuse le sénateur démocrate Chris Murphy.
Une autre démocrate, la sénatrice Elizabeth Warren, emploie également le mot corruption : «C’est de la corruption, pure et simple. L’administration Trump doit revenir sur sa décision de vendre des puces d’IA sensibles aux Émirats arabes unis». Warren demande que Witkoff, David Sacks, responsable du dossier crypto, ainsi que le secrétaire au Commerce Howard Lutnick témoignent devant le Congrès. David Axelrod, ancien stratège d’Obama, écrit : «À n’importe quelle autre époque ou sous toute autre présidence, cette affaire aurait provoqué un séisme politique. Par son ampleur, sa portée et ses implications, elle est sans précédent et profondément troublante. Mais ce Congrès, qui ne cesse de s’en prendre à la «famille criminelle Biden», mènera-t-il la moindre enquête ? Peu probable».
Au-delà du cas Trump, l’affaire illustre un brouillage inédit des frontières entre intérêts privés, décisions publiques et enjeux de sécurité nationale. En associant investissements étrangers, crypto-monnaies et technologies d’intelligence artificielle considérées comme stratégiques, la présidence semble transformer des choix géopolitiques majeurs en opportunités d’affaires. Selon plusieurs experts, cette logique transactionnelle fragilise les garde-fous traditionnels de la politique américaine d’exportation technologique et expose Washington à un risque accru de dépendance vis-à-vis d’acteurs étrangers aux agendas propres. À terme, c’est moins la polémique partisane que la crédibilité même de la doctrine américaine de souveraineté industrielle et de sécurité qui se trouve mise à l’épreuve.