(Rome, 10 mai 2026). En ouvrant une nouvelle fois la porte à des négociations avec l’Europe sur la guerre en Ukraine, Vladimir Poutine relance, entre autres, la bataille diplomatique. Entre la candidature controversée de Gerhard Schröder et le retour possible de Recep Tayyip Erdoğan comme médiateur, Moscou cherche un interlocuteur favorable, tandis que les tensions en mer Noire rappellent que l’équilibre régional reste extrêmement fragile, où le rôle de la Turquie pourrait se réaffirmer
Deux scénarios se dessinent suite à la prise de position inattendue (ou peut-être pas) de Vladimir Poutine sur la guerre en Ukraine : lors du défilé national, sur un ton de plus en plus mesuré, il a déclaré être prêt à négocier avec l’Europe. Ces paroles ne sont pas nouvelles, puisqu’il les a périodiquement répétées depuis quatre ans, mais elles prennent aujourd’hui un tout autre sens. D’abord, parce que l’état de l’armée russe n’est plus le même qu’au jour de l’invasion de l’Ukraine, ensuite, parce que cette partie géopolitique est désormais liée à d’autres éléments étroitement connectés, tels que sa flotte fantôme, les rumeurs de coup d’État en cours en Russie, le blocus d’Ormuz, les décisions de Donald Trump, ses volte-face et les réactions des pays impliqués, notamment les États membres de l’UE, écrit Francesco De Palo, dans son analyse dans le portail «Formiche.net».
Un arbitre «acceptable»
Bien entendu, toute approche diplomatique devra être évaluée : en réalité, les prémices ne semblent pas particulièrement orientées vers une figure véritablement neutre, puisque l’équipe russe souhaiterait choisir un arbitre qui lui soit favorable, tel que l’ancien chancelier de la République fédérale d’Allemagne, Gerhard Schröder. Ce dernier, accepta après la fin de son mandat politique de prendre la tête du consortium Nord Stream AG, chargé de la construction du gazoduc.
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S’adressant aux journalistes, Poutine a déclaré que «personnellement, je préfère Gerhard Schröder, ancien chancelier de la République fédérale d’Allemagne, mais laissons les Européens choisir un dirigeant en qui ils ont confiance et qui n’a rien dit de négatif à notre sujet», ajoutant un argument déjà entendu : «Ce n’est pas Moscou qui refuse les négociations avec l’Europe, ce n’est pas nous qui avons refusé, ce sont eux».
Il convient de noter que le négociateur en chef ukrainien, Roustem Oumerov, a rencontré ses homologues américains en Floride jeudi dernier afin de relancer les pourparlers visant à mettre fin à la guerre entre la Russie et l’Ukraine.
Les candidats à la médiation
Le nom de Schröder s’ajoute à celui d’autres dirigeants déjà évoqués récemment, notamment celui du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui entretient lui aussi des relations privilégiées avec le Kremlin. Lors de la crise céréalière, il avait déjà joué un rôle important en contribuant à la mise en œuvre de l’initiative «Céréales de la mer Noire» en 2022, destinée à garantir l’exportation maritime sécurisée de céréales et d’engrais depuis l’Ukraine. Par ailleurs, début 2024, Erdoğan a proposé d’organiser un sommet de paix entre les parties en conflit, proposition qui n’a jamais abouti. Cependant, il est aussi vrai que les liens entre la Turquie et l’Ukraine se sont intensifiés dans le secteur de la défense, à la fois parce qu’Ankara soutient l’adhésion potentielle de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN, et parce que la Turquie a vendu à Kiev des dizaines de drones Bayraktar TB2 et signé un accord de libre-échange avec ce pays en février 2022.
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Dans le même temps, Erdoğan, habile à jouer sur plusieurs tableaux, a contourné les sanctions internationales visant Poutine et son gouvernement, tout en augmentant ses exportations vers la Russie. De plus, il y a un mois, Erdoğan a reçu le président ukrainien Zelensky après un long entretien téléphonique avec Poutine.
La clé se trouve-t-elle en mer Noire ?
Personne ne parle d’une nouvelle crise en mer Noire, semblable à celle des céréales, mais il est indéniable qu’Erdoğan a fait savoir à Poutine que les attaques contre des navires en mer Noire nuisent à la stabilité régionale. Un pétrolier a été attaqué près du Bosphore, alimentant les inquiétudes quant à la sécurité de la navigation dans le bassin.
Auparavant, un autre pétrolier, appartenant à une compagnie basée à Istanbul, avait été attaqué après avoir quitté la Russie, visé à la fois par un drone et par un véhicule de surface sans pilote.
Erdogan affirme que le conflit avec l’Iran ne doit pas dégénérer en guerre contre l’Ukraine, semblant ainsi prendre en compte toutes les implications pour les différents pays, directement ou indirectement impliqués. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle Moscou a évoqué Schroeder plutôt que président turc.
Derrière les déclarations conciliantes du Kremlin, la question centrale reste celle du contrôle du cadre des négociations. Vladimir Poutine, en suggérant des figures jugées proches de Moscou, tente de peser non seulement sur le contenu d’éventuels pourparlers, mais aussi sur leurs règles et leurs équilibres. Dans ce contexte, la Turquie conserve une position stratégique singulière : partenaire de l’Ukraine, interlocuteur de la Russie et gardienne des équilibres en mer Noire. «Plus qu’une simple médiation, c’est donc une redéfinition des rapports de force diplomatiques et régionaux qui se joue autour d’un éventuel dialogue entre Moscou et l’Europe», nous déclare une spécialiste italienne en affaires stratégiques.
- Deux dimensions se superposent
D’une part, cette ouverture diplomatique reflète clairement les difficultés structurelles de la Russie après plus de quatre années de guerre. Même si Moscou conserve des capacités militaires importantes et maintient une pression sur le terrain, le coût humain, économique et stratégique du conflit s’est considérablement alourdi. De l’autre, les sanctions, l’érosion progressive des stocks militaires, la dépendance accrue envers certains partenaires extérieurs et les tensions internes fragilisent la position russe.
Dans cette perspective, proposer des négociations avec l’Europe permettrait à Vladimir Poutine de reprendre l’initiative politique ; de tester les divisions au sein de l’Union européenne ; de desserrer partiellement l’étau diplomatique ; et surtout de transformer une phase d’usure militaire en séquence de négociation avantageuse.
- Une méthode proche de la logique iranienne
Mais il existe effectivement un parallèle avec la méthode iranienne dans les négociations internationales, notamment sur le nucléaire. Téhéran a souvent utilisé une stratégie consistant à alterner tensions et ouvertures ; à multiplier les canaux diplomatiques ; à gagner du temps ; à jouer sur la fragmentation des positions occidentales ; et négocier sans jamais apparaître comme le camp qui refuse le dialogue.
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Moscou semble reprendre certains de ces codes : afficher une disponibilité au dialogue sans modifier immédiatement sa posture militaire ; désigner elle-même les interlocuteurs jugés acceptables ; exploiter les divergences entre Européens et Américains ; et déplacer progressivement le centre des discussions vers des questions plus larges de sécurité régionale.
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Pour conclure, l’insistance sur la mer Noire, la stabilité énergétique ou encore les risques d’extension régionale rappelle précisément cette approche : élargir le dossier ukrainien à un ensemble de crises interdépendantes afin d’augmenter sa marge de manœuvre diplomatique.