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Liban : suite à nos révélations sur les centrales électriques de Zouk et Jiyeh, le CPL reconnaît son tort et ose en faire une vertu

(Roma, 11 octobre 2026). Quatre jours après notre enquête sur les contrats des centrales de Zouk et de Jiyeh, le bureau de presse de Gebran Bassil a publié ce 9 octobre un communiqué qui y répond sans la nommer. Il y confirme l’essentiel : les contrats ont bien été retouchés en 2013, et ces retouches ont bien inversé l’ordre de priorité des documents contractuels. Sur le point décisif, l’absence de passage devant la Cour des comptes, le texte ne dit pas un mot.

Nos révélations (cliquer ici) sur la gestion des contrats relatifs aux centrales électriques de Zouk et de Jiyeh ont eu l’effet d’un séisme dans la classe politique et ont fait couler beaucoup d’encre au Liban, obligeant le service de presse de l’ancien ministre incriminé de réagir et de tenter d’enfumer l’opinion publique.

Les faits ne sont plus contestés

Dans toute affaire vient le moment où la défense cesse de nier les faits pour plaider qu’ils sont innocents. Le Courant Patriotique Libre (CPL) y est arrivé. Son communiqué, diffusé notamment par le site web de la chaine «MTV Lebanon», reconnaît que «les modifications apportées au contrat en 2013» ont bien eu lieu, et qu’elles ont porté sur «l’ordre de priorité des documents». C’est mot pour mot ce que nous avons révélé.

Les faits sont donc acquis : un contrat d’État d’environ 345 millions de dollars a été retouché à la main, et la hiérarchie de ses documents a été inversée. Reste à juger la défense. Elle ne résiste pas à l’examen.

L’encre n’est pas un visa

Il fallait oser. Pour sa défense, le communiqué avance cette phrase : «Qui n’a rien à cacher ne craint pas de laisser son écriture témoigner de ce qu’il a fait». Voilà une retouche manuscrite érigée en gage de bonne foi, et la modification d’un contrat d’État présentée comme un exercice de transparence !

Non. Un contrat public ne devient pas légal parce qu’on l’a modifié au grand jour. Il le devient en passant devant ceux que la loi charge de le contrôler. Au Liban, la transparence d’un marché public porte un nom : le visa préalable de la Cour des comptes. Ce visa, les retouches ne l’ont jamais reçu ; le président de la Cour, le juge Mohammad Badran, l’atteste par écrit.

La loi ne laisse aucune place à l’interprétation : toute opération soustraite à ce contrôle «n’est pas exécutoire», et le fonctionnaire qui l’exécute s’expose à une sanction, rappelle The Legal Agenda. Le communiqué n’a pas un mot pour cette règle.

Argument rejeté : le mandat fantôme

Deuxième argument : un «mandat exprès du Conseil des ministres». Exprès, mais introuvable : ni numéro, ni date, ni texte ! Un mandat que l’on ne produit pas n’est pas un mandat. C’est une allégation. Et quand bien même il existerait, il ne couvrirait rien. Aucun gouvernement ne peut dispenser un marché public d’un contrôle imposé par la loi : The Legal Agenda qualifiait encore en 2024 de violation flagrante de la hiérarchie des normes une décision par laquelle le gouvernement s’en était exempté lui-même. Ce que la loi permet au Conseil des ministres, c’est de passer outre un refus de la Cour, par décision motivée (The Legal Agenda, 2025). Encore faut-il que la Cour ait été saisie. Elle ne l’a jamais été.

Quant au motif invoqué, «faciliter le financement du projet», il se retourne contre ses auteurs. Si l’entrepreneur s’engageait de toute façon à respecter le cahier des charges d’origine, comme l’assure le communiqué, pourquoi fallait-il inverser la hiérarchie des documents ? On ne réécrit pas un contrat pour ne rien changer.

Argument rejeté : un coupable de rechange

Troisième argument : la faute reviendrait au ministère des Finances, qui aurait refusé de payer l’entrepreneur «en violation des obligations contractuelles de l’État». L’arbitrage n’aurait sanctionné que ces retards. Le communiqué se garde bien de dire pourquoi le ministère des Finances a cessé de payer.

Nous le disons à sa place : selon le ministère lui-même, cité en 2022 par le média d’investigation Daraj, quatre factures du consortium ont été bloquées parce que les modifications n’avaient pas reçu l’aval de la Cour des comptes. L’ancien directeur général de l’investissement au ministère de l’Énergie, Ghassan Baydoun, y rapportait que la Cour des comptes avait exigé que tout amendement lui soit soumis.

Le CPL reproche donc à l’État d’avoir appliqué la loi. Les retards sont nés des retouches, selon le ministère des Finances lui-même ; la facture de 100 millions de dollars aussi. Et puisque le CPL prétend connaître le contenu de la sentence arbitrale, qu’il la publie.

Argument rejeté : l’accusé qui se fait procureur

Reste le procédé le plus révélateur. Mis en cause, le CPL ne répond pas. Il accuse ! Il qualifie de «fausses informations» ce qui a été publié, reproche aux autres d’induire l’opinion en erreur, puis met les responsables actuels au défi de dire «qui a éteint les centrales de Zouk et de Jiyeh». La question mérite une réponse. Mais elle porte sur 2026, quand la publication porte sur 2013. Changer de question n’est pas y répondre.

Le CPL brandit enfin l’absence de poursuites au Liban. Dont acte. Mais dans un pays où les chambres de la Cour des comptes n’ont rendu aucune décision sur les comptes de l’État entre 2020 et 2024, selon le propre rapport de la Cour relevé par The Legal Agenda, l’absence de poursuites n’a jamais valu certificat d’innocence.

Ce que ce communiqué voudrait rendre normal

Le plus grave n’est pas ce que le communiqué conteste. C’est ce qu’il trouve normal : Normal de retoucher à la main un contrat d’État déjà examiné. Normal de se passer de la Cour des comptes au nom d’un mandat que personne n’a vu. Normal que l’État paie 100 millions de dollars, pourvu qu’on puisse en accuser un autre ministère. Normal, enfin, que celui qui doit des explications se pose en accusateur.

C’est ainsi que la corruption s’installe : non par un coup d’éclat, mais par une suite d’exceptions que l’on finit par trouver ordinaires. Ce communiqué en est une illustration saisissante. Nous refusons d’en faire la norme.

Ce dossier ne peut pas passer à la trappe. Il interpelle les trois pouvoirs, et c’est par la reddition des comptes que commence la construction de l’État. Les questions sont simples :

  • Au Conseil des ministres : le Conseil a-t-il autorisé le ministre Gebran Bassil à modifier les contrats à la main sans soumettre ces modifications à la Cour des comptes ? Si oui, que la décision soit publiée, avec son numéro et sa date.
  • À la Cour des comptes et à son parquet : comment concilier le communiqué du CPL avec le courrier du juge Mohammad Badran, selon lequel le contrat modifié n’a jamais été soumis à la Cour, alors que ce passage est obligatoire ? Le parquet près la Cour des comptes entend-il se saisir ?
  • À la justice : quelles enquêtes le CPL invoque-t-il, menées par qui, closes quand et sur quelles pièces ? Le ministre de la Justice et le parquet de cassation comptent-ils rouvrir le dossier ?
  • Au Parlement : les députés resteront-ils silencieux, ou les commissions compétentes convoqueront-elles les responsables de l’époque ?

Le dossier reste ouvert

Par son communiqué, le CPL comptait refermer le dossier. Il l’a rouvert. En reconnaissant les retouches, il confirme nos informations ; en se taisant sur la Cour des comptes, il désigne lui-même le cœur de l’affaire.

Pendant des années, le slogan «Changement et Réforme», du nom même du bloc parlementaire du CPL, a été vendu aux Libanais comme à la communauté internationale. Il a accompagné l’assèchement des caisses de l’État, l’envolée de la dette, puis la suspension du paiement de la dette du Liban en 2020, tandis que les déposants se voyaient spolier de leurs économies, bloquées dans les banques. Personne n’échappera au jugement des Libanais, ni à celui de la communauté internationale.

Le CPL nous accuse d’induire l’opinion en erreur. Nous publions des documents, et nous continuerons : d’autres pièces suivront, une fois vérifiées.

Les citations du communiqué sont traduites de l’arabe par notre rédaction.

Sources :

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