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Le projet Oman-Gujarat : l’Inde contourne le chantage d’Ormuz grâce à un gazoduc sous-marin

(Rome, 19 juin 2026). À travers la crise d’Ormuz, l’Inde tire un enseignement stratégique déterminant pour son avenir énergétique. Face aux tensions croissantes dans ce détroit et à la fragilisation des routes énergétiques mondiales, New-Delhi accélère sa réflexion stratégique sur la sécurisation de ses approvisionnements. Le projet de gazoduc sous-marin reliant Oman au Gujarat (ouest) dépasse désormais la seule logique économique : il incarne l’ambition de New Delhi de réduire sa dépendance aux points de passage critiques et d’affirmer une doctrine énergétique fondée sur la diversification et l’autonomie géopolitique

Alors que les transits clandestins de pétroliers, les transbordements de navire à navire au large des côtes omanaises et les opérations protégées par la présence militaire américaine se développent dans le détroit d’Ormuz, l’Inde tire un enseignement stratégique crucial pour son avenir énergétique. La crise de ces derniers mois a mis en lumière la vulnérabilité du commerce mondial de l’énergie face aux conflits régionaux. Si, jusqu’à récemment, le concept de flottes fantômes était principalement associé à l’Iran, à la Russie et au Venezuela, aujourd’hui, même les entreprises énergétiques publiques alliées aux États-Unis ont recours au masquage des transpondeurs, aux routes alternatives et aux transbordements en mer pour réduire leur exposition aux menaces militaires. Pour New Delhi, écrit Riccardo Renzi dans le portail italien «Inside Over», le constat est clair : une puissance industrielle ne peut se permettre de laisser une part importante de sa sécurité énergétique dépendre d’un unique point de passage stratégique.

Pourquoi le détroit d’Ormuz demeure le maillon faible du système énergétique mondial

Le détroit d’Ormuz demeure le principal point de passage stratégique pour l’énergie à l’échelle planétaire. D’énormes volumes de pétrole et de gaz naturel liquéfié y transitent chaque année, à destination des marchés asiatiques. Cependant, les récentes opérations visant à brouiller les routes maritimes ont mis en lumière une évolution plus profonde. Ce n’est pas seulement le trafic commercial qui a changé, mais la perception du risque aussi. Lorsque des producteurs comme les Émirats arabes unis, le Koweït et le Qatar commencent à adopter des techniques jusque-là associées aux flottes clandestines, cela signifie une perte de confiance dans les mécanismes traditionnels de sécurité maritime. Pour l’Inde, qui importe une part importante de ses besoins énergétiques, la vulnérabilité d’Ormuz n’est pas une question théorique, mais un enjeu structurel.

La réponse indienne : un corridor énergétique directe vers Oman

C’est dans ce contexte que le projet de gazoduc sous-marin Oman-Gujarat revient au premier plan. Selon les hypothèses techniques qui circulent depuis quelques années, cette liaison pourrait s’étendre sur environ 2.000 kilomètres à travers la mer d’Arabie, transportant du gaz naturel directement jusqu’à la côte occidentale de l’Inde. L’aspect le plus intéressant, cependant, ne réside pas dans les chiffres. La véritable portée géopolitique du projet réside dans la volonté de substituer une partie du risque maritime par un risque lié aux infrastructures, lui-même maîtrisable. Un pétrolier peut être immobilisé, visé, assuré à un coût croissant, ou contraint de modifier son itinéraire. Un pipeline, une fois achevé, offre prévisibilité et continuité, à condition d’être protégé et entretenu. Autrement dit, l’Inde ne recherche pas l’autosuffisance énergétique, mais une plus grande résilience stratégique.

L’Accord de partenariat économique global (CEPA) et l’émergence d’un axe énergétique Inde-Oman

L’entrée en vigueur de l’Accord de partenariat économique global («Comprehensive Economic Partnership Agreement-CEPA») entre l’Inde et Oman confère une nouvelle dimension à ce projet. Cet accord commercial ne se limite pas aux droits de douane et aux échanges commerciaux. Il constitue le socle politique d’une coopération plus large intégrant l’énergie, la logistique, des investissements et des infrastructures. Pour Mascate, ce projet serait l’occasion de consolider son rôle de hub dans l’océan Indien et de renforcer son autonomie stratégique face aux dynamiques internes du Golfe. Pour New Delhi, il signifierait disposer d’un partenaire stable, géographiquement proche et relativement moins exposé aux tensions régionales.

La guerre invisible des données énergétiques

La crise d’Ormuz a également mis en lumière un autre facteur souvent sous-estimé : le contrôle de l’information. Les pétroliers peuvent désactiver leurs systèmes AIS et disparaître des radars commerciaux, mais pas des satellites. L’imagerie radar SAR, les plateformes de suivi maritime et les systèmes d’analyse basés sur l’IA transforment désormais la surveillance énergétique en une capacité stratégique comparable aux capacités militaires. Ceux qui contrôlent ces données bénéficient d’un avantage concurrentiel considérable. Les gouvernements, les compagnies pétrolières, les assureurs et les fonds d’investissement prennent des décisions de plus en plus dépendantes d’informations qui ne sont ni entièrement publiques ni nécessairement accessibles à tous, souvent traitées par des sociétés privées travaillant pour de grands contrats gouvernementaux. La transparence sur le marché mondial de l’énergie risque ainsi de devenir un privilège réservé à quelques acteurs.

Le véritable objectif de New Delhi

La question cruciale n’est pas de savoir si le gazoduc Oman-Gujarat sera construit demain. Le véritable enjeu est de comprendre pourquoi ce projet est soudainement revenu au cœur du débat stratégique indien. La réponse tient à une évolution profonde : New Delhi considère désormais la sécurité énergétique comme une composante de sa sécurité nationale. La crise du Golfe a montré que le commerce mondial de l’énergie entre dans une phase caractérisée par la militarisation des routes, l’opacité croissante des flux d’information et une concurrence géopolitique intensifiée. Dans ce contexte, le gazoduc représente avant tout une assurance contre l’incertitude. Même s’il ne voit pas le jour à court terme, sa valeur stratégique est déjà manifeste : il signale aux marchés, aux fournisseurs et aux puissances régionales que New-Delhi n’entend pas laisser son avenir industriel otage d’une seule voie maritime. Le véritable enjeu n’est donc pas le «tuyau» lui-même, mais la recherche d’une sécurité énergétique multipolaire, où l’accès, la résilience et la diversification comptent autant que le prix du gaz ou du pétrole.

Un projet capable de contourner Ormuz sans le remplacer

À court et moyen terme, le gazoduc Oman–Gujarat ne ferait pas disparaître le trafic énergétique dans le détroit d’Ormuz. Les volumes concernés resteraient limités au regard des flux actuels de pétrole et de gaz qui traversent quotidiennement ce corridor stratégique. L’infrastructure aurait cependant une portée plus importante sur le plan politique que sur le plan quantitatif.

Sabotage : le risque que personne ne peut ignorer

Un gazoduc sous-marin de près de 2.000 kilomètres traversant une zone stratégique deviendrait inévitablement un actif géopolitique sensible. Sans qu’il soit nécessaire d’imaginer des opérations directes ou ouvertes, toute infrastructure énergétique de cette ampleur s’expose à des formes multiples de pression : influence diplomatique, concurrence économique, campagnes informationnelles, tensions régionales ou démonstrations navales destinées à augmenter le coût politique et financier du projet.

Pour autant, un éventuel sabotage iranien comporterait aussi des risques élevés pour ses auteurs. Une telle attaque contre une infrastructure reliant Oman et l’Inde pourrait provoquer une réaction internationale importante et renforcer précisément ce que Téhéran chercherait à éviter : l’accélération des stratégies de contournement du Golfe.

Par Dario S.

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