(Rome, 07 juin 2026). Peut-on sauver le Liban sans vainqueur ni vaincu ? C’est le pari du président Joseph Aoun. Dans un contexte de guerre, de pressions extérieures et d’effondrement institutionnel, le président libanais plaide pour une solution politique que ni Israël ni le Hezbollah ne semblent encore prêts à embrasser. Pris en étau entre les deux, le Liban joue peut-être sa dernière carte institutionnelle. Un pays en ruines, un État contesté, un acteur armé plus puissants que les institutions : c’est dans ce Liban au bord de l’effondrement que Joseph Aoun, dans une interview accordée à CNN, tente d’imposer son autorité. Son message est clair : sans désarmement du Hezbollah et sans changement de stratégie israélienne, aucune paix durable ne sera possible
Une prise de parole exceptionnelle dans un moment critique
Fidèle à la fonction qu’il n’occupe plus, à la discrétion qui a longtemps caractérisé sa carrière militaire, le Président de la République libanaise, l’ancien commandant en chef de l’armée, Joseph Aoun, n’est pas un homme enclin aux interviews. Après l’échec de sa tentative d’instaurer un cessez-le-feu asymétrique et douloureux avec Israël, il a finalement décidé de s’exprimer et a accordé une interview à CNN, écrit Riccardo Cristiano dans le portail italien «Formiche.net». Une intervention qui marque une étape importante : au-delà de la gestion de la crise immédiate, elle révèle une vision politique visant à réaffirmer l’existence et l’autorité de l’État libanais dans un contexte de fragmentation interne et de pressions régionales
Rejet de l’instrumentalisation du Liban par l’Iran
Le point de départ de l’entretien était sa réaction aux déclarations du ministre iranien des Affaires étrangères, selon lequel «le sort de la guerre entre l’Iran et les États-Unis est indissociable du conflit en cours au Liban». Aoun a rejeté catégoriquement cette affirmation, déclarant : «nos enfants sont tués, nos maisons sont détruites. Les Iraniens utilisent le Liban comme monnaie d’échange avec les États-Unis. C’est inacceptable».
S’adressant ensuite aux Pasdaran (qui, selon de sources bien au fait, arment et dirigent les opérations «les milices de Dieu»), il ajoute : «Ce n’est pas votre pays, vous ne devez pas vous ingérer dans ses affaires, vous ne cherchez pas à nous aider. Notre peuple paie le prix de vos intérêts». Il convient de rappeler que cette position constitue l’une des critiques les plus directes adressées par un chef d’État libanais à l’influence iranienne depuis de nombreuses décennies.
Une pression politique croissante sur le Hezbollah
Puis, s’adressant au Hezbollah, il a changé de ton, Aoun a adopté un ton plus nuancé mais tout aussi déterminé. Selon lui, le Parti de Dieu doit comprendre que le seul moyen de sauver ce qui reste du Liban était de s’asseoir à la table des négociations et de trouver un terrain d’entente pour la paix, par la voie diplomatique. Il a de nouveau haussé le ton lorsqu’on l’a interrogé sur le rejet par le chef du Hezbollah des termes du cessez-le-feu négociés par ses délégués avec ceux du gouvernement israélien. S’adressant directement au chef du Hezbollah, il a déclaré que «notre peuple ne vous appartient pas». Évoquant les familles décimées par les frappes israéliennes, il a affirmé qu’«elles ne sont pas la propriété de Naïm Qassem». Selon le président, les Libanais lui font confiance pour mettre fin à la guerre contre la logique des confrontations régionales et des guerres par procuration.
Selon un stratège local, le message du président adressé à Naim Qassem est, à cet égard, particulièrement révélateur. Lorsqu’il affirme que «notre peuple ne vous appartient pas», Aoun ne s’adresse pas seulement au chef du Hezbollah. Il réaffirme un principe fondamental : la légitimité nationale ne peut être confisquée ni par une organisation armée, ni par une puissance étrangère, quelle qu’elle soit.
Un appel direct à Israël pour changer de stratégie
Il s’est ensuite adressé aux Israéliens avec une franchise inhabituelle : «n’en avez-vous pas assez de cette guerre qui dure depuis 1948 ? Voulez-vous vraiment vivre en paix ? Si c’est le cas, asseyons-nous et discutons-en». Mais l’élément le plus significatif de son message réside dans son analyse stratégique : «ils peuvent raser le pays tout entier, le détruire, l’envahir, mais ils n’atteindront jamais leurs objectifs». Il en va de même pour le Hezbollah : «ils peuvent entraîner tout le pays dans une guerre interminable, mais eux non plus n’atteindront jamais leurs objectifs». Il est temps pour les deux camps de s’asseoir à la table des négociations. Selon lui, aucun des deux camps ne peut obtenir une victoire décisive. La seule issue réaliste demeure donc la négociation politique. «Ma mission est de sauver le pays, et je suis déterminé à le faire. Quand on veut, on peut», a-t-il ajouté.
Restaurer l’État : le cœur du projet présidentiel
Longtemps considéré comme une fonction protocolaire ou comme un arbitre soumis aux équilibres régionaux, le président Aoun cherche désormais à démontrer que l’institution qu’il dirige dispose encore d’une capacité d’action autonome. Dans cette interview, Joseph Aoun a tenté d’affirmer l’existence de l’État qu’il dirige.
Comme chacun sait, son élection au Parlement, début 2025, avait suscité des interrogations. Après un premier tour sans majorité suffisante, le général avait rencontré en privé des dirigeants du Hezbollah. Son soutien au sein de l’assemblée s’est alors accru, et il a été élu au second tour grâce à un consensus plus large. Nombreux sont ceux qui ont cru à un accord politique tacite entre le général et les responsables du Parti de Dieu. Pourtant, dès son premier discours d’investiture, il avait clairement revendiqué le monopole de l’État sur les armes dans l’ensemble du pays. Le Hezbollah avait alors accepté plusieurs saisies importantes de dépôts d’armes, laissant penser qu’un processus progressif de normalisation était envisageable.
Le blocage du processus de désarmement
Par la suite, la dynamique s’est enrayée. Après avoir obtenu de nouvelles confiscations d’armement, Aoun demanda à l’envoyé américain, Tom Barrack, milliardaire et ami de Trump, d’en discuter avec Israël. L’objectif était simple : à mesure que Beyrouth avançait vers l’application des engagements de désarmement du Hezbollah, Israël devait respecter son propre engagement de retrait total du territoire libanais. Depuis la fin de la guerre de 2024, les Israéliens n’avaient conservé que cinq positions militaires, malgré l’accord prévoyant un retrait complet. Barrack s’y est attelé, mais en vain. Le Hezbollah a profité de cette situation pour suspendre la remise de ses armes.
Quelle stratégie pour le désarmement ?
Les intentions du Président et sa stratégie, notamment vis-à-vis du Hezbollah, restent floues. Le désarmement est un engagement auquel il ne saurait renoncer, véritable pierre angulaire de sa présidence. Il y voit le point de départ d’un processus susceptible de redonner efficacité et dynamisme à l’État libanais. Certains spéculent qu’il s’inspire du modèle nord-irlandais, lorsque, au terme de longues négociations politiques, l’IRA avait remis ses armes sans affrontements directs avec les forces de l’ordre. Jusqu’à présent, Joseph Aoun semble avoir écarté l’option d’un désarmement imposé par la force militaire.
Cependant, des rumeurs persistantes circulent dans certains milieux politiques et sécuritaires libanais. Selon une source locale, la présidence travaillerait, avec l’appui de partenaires occidentaux, notamment américains, à la constitution d’unités militaires spécialement entraînées et équipées pour reprendre progressivement le contrôle des zones échappant à l’autorité exclusive de l’État. Les partisans de cette thèse y voient une capacité de pression destinée à convaincre le Hezbollah qu’un refus durable du désarmement pourrait finir par ouvrir la voie à des mesures plus contraignantes.
Un président confronté à l’effondrement de son pays
Sa feuille de route demeure inconnue ; on peut toutefois en déduire certaines choses à partir de ses actes, de ses propositions et de sa vision. Aujourd’hui, pourtant, il voit son pays s’effondrer ; le sud en ruines ; plus d’un million de déplacés : une économie fragilisée et des négociations diplomatiques dans l’impasse. Selon de sources locales, son négociateur à Washington, lors des pourparlers avec les Israéliens, était sur le point de démissionner. L’interview révèle ainsi que Joseph Aoun considère non seulement le Hezbollah comme un problème politique, mais il estime aussi qu’Israël doit remettre en question sa propre doctrine de sécurité.
Une vision nationale contre les logiques régionales
Ce qui paraît improbable, c’est que cette approche se distingue de celle défendue par le leader druze Walid Joumblatt, qui préconise non seulement un désarmement négocié du Hezbollah, mais également l’intégration de l’Iran aux discussions comme acteur incontournable. Cette voie ne semble pas être celle qui se dégage du discours du président, ni de cette interview. On observe ici, d’une part, qu’Israël abandonne une stratégie fondée principalement sur la coercition militaire, et de l’autre, que le Hezbollah fasse prévaloir son identité libanaise sur ses affiliations régionales.
Par ailleurs, à l’inverse de Walid Joumblatt, dont les repositionnements successifs lui ont valu une réputation de fin tacticien, voire de caméléon de la politique libanaise, le leader souverainiste Samir Geagea, longtemps silencieux dans cette séquence politique décisive, s’est distingué par une remarquable constance sur les grands dossiers stratégiques. Opposant résolu au régime de Bachar al-Assad lorsque celui-ci dominait encore le Liban et la Syrie, il demeure aujourd’hui l’un des adversaires les plus déterminés du Hezbollah et de la logique de l’État parallèle.
L’affirmation d’un État malgré la tempête
Au-delà de ses propositions concrètes, l’entretien de Joseph Aoun constitue avant tout un acte politique. Dans un Liban profondément affaibli, pris entre les rivalités régionales, les destructions de la guerre et les divisions internes, le président cherche à affirmer une idée simple mais essentielle : le Liban existe encore comme État et comme nation.
Cette affirmation peut sembler modeste au regard de l’ampleur des défis auxquels le pays est confronté. Pourtant, dans le contexte actuel, elle constitue déjà un projet politique à part entière. Le président apparaît ainsi comme un dirigeant confronté à des contraintes considérables, mais déterminé à préserver l’idée même d’un État libanais souverain au milieu de la tourmente.
(Roma, par Dario S.)