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Les maîtres d’Ormuz : affrontement irano-américain et recomposition «médiévale» du Moyen-Orient

(Rome, 05 mai 2026). À travers la métaphore des «seigneurs d’Ormuz», cet article analyse la confrontation entre l’Iran et les États-Unis comme une nouvelle forme de rapport de force quasi féodal, fondé sur le contrôle des routes stratégiques et de la circulation énergétique mondiale. L’auteur remet également en question la lecture occidentale d’un pouvoir iranien fragmenté, en soulignant la résilience et la capacité d’adaptation du système politique de la République islamique face aux pressions extérieures

Une confrontation aux accents médiévaux

Alors que les médias occidentaux décrivent les dirigeants iraniens comme divisés, en proie à des luttes internes ou dépourvue de leadership, en réalité, les responsables politiques de la République islamique préparent un prochain cycle de confrontation avec les États-Unis, qu’il soit diplomatique ou militaire. Plus qu’un simple retour à la Guerre froide, le conflit irano-américain nous ramène, à certains égards, au Moyen Âge, lorsque les seigneurs féodaux imposaient leur juridiction sur les territoires, les routes commerciales et les points de passage stratégiques, écrit Alessandro Cassanmagnago dans son décryptage dans le portail «Inside Over».

Le détroit d’Ormuz comme levier de puissance

Aujourd’hui, le cas emblématique est celui du détroit d’Ormuz, où Téhéran est parvenu, grâce à une réponse militaire que certains observateurs ont jugée surprenante face à l’offensive israélo-américaine, à réaffirmer sa capacité coercitive sur l’une des voies maritimes les plus importantes de la planète.
Autrefois, les seigneurs imposaient taxes et péages ; aujourd’hui, les Gardiens de la Révolution iraniens, forts de la légitimité acquise par leur capacité militaire démontrée sur le terrain, conditionnent le transit naval dans le détroit au moyen d’une combinaison de dissuasion psychologique et de blocage matériel.

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Cette pression s’exerce par le biais du risque permanent d’interception, de la menace des champs de mines, de la présence de navires rapides de la marine des Pasdaran et de la possibilité d’attaquer les infrastructures énergétiques et des navires commerciaux. Cette capacité a d’ailleurs été démontrée récemment, lorsqu’un pétrolier japonais a traversé le détroit sans encombre malgré des coûts exorbitants liés à la sécurité de la route, signe que la navigation dans la zone est désormais de facto subordonnée au consentement implicite des «seigneurs d’Ormuz».

Une image occidentale jugée trompeuse

Mais qui sont réellement ces figures ? Le récit des médias occidentaux continue de dépeindre un Iran politiquement fragmenté : un Guide suprême présenté comme incapable d’exercer le pouvoir et une classe dirigeante déjà replongée dans ses luttes intestines traditionnelles. Pourtant, précisément en raison du caractère conflictuel et compétitif des relations internes au sein de la République islamique, les désaccords en matière de gestion de crise ne constituent nullement une nouveauté, ni pour les observateurs attentifs, ni surtout pour les Iraniens eux-mêmes, qui semblent intégrer cette dynamique avec une relative normalité.

Certaines rivalités internes persistent, comme il est naturel dans un système polycentrique et complexe comme celui de l’Iran. Mais cette pluralité de centres décisionnels est structurelle et organique au système, et non le produit de causes exogènes telles que la guerre lancée par Donald Trump contre le pays.

A la fois Pasdarans et diplomates : une opposition surestimée

Selon de nombreuses analyses occidentales, deux factions principales s’affrontent actuellement : d’une part, les Pasdaran ; de l’autre, l’establishment politique, notamment le ministère des Affaires étrangères, divisés sur la gestion de la crise et d’éventuelles négociations avec Washington. Ces deux pôles seraient incarnés par le commandant des Gardiens de la révolution, le général Hossein Salami, et par le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi. En réalité, cette interprétation apparaît largement spéculative. Aucun signe concret ne laisse apparaître une fragmentation stratégique, et encore moins une rupture.

Il existe, certes, des différences de ton, de méthode et de langage politique, mais l’objectif demeure commun : défendre la survie du système, préserver la capacité de dissuasion du pays et aborder la confrontation avec les États-Unis en position de force.

Le cas Mohammad Bagher Ghalibaf

Une autre rumeur circulant ces dernières semaines concernait l’affaiblissement supposé d’une figure ayant acquis récemment une influence considérable en Iran ces dernières années : Mohammad Bagher Ghalibaf. Selon plusieurs analystes, Ghalibaf aurait été progressivement écarté des centres de décision ou son rôle aurait été réduit après avoir dirigé la délégation iranienne lors du dernier cycle de négociations à Islamabad. Là encore, cependant, les preuves semblent extrêmement fragiles. Rien n’indique une réelle marginalisation de cette figure, qui, au contraire, continue de maintenir fermement son rôle dans le délicat équilibre au sein de la République islamique.

Il convient de rappeler que Ghalibaf, bien qu’occupant une place importante dans la hiérarchie politique iranienne, ne représente, ni à lui seul le sommet du système, ni le commandement de l’ensemble du pays. Il est néanmoins assurément l’une des figures les plus influentes de la classe dirigeante iranienne, notamment au vu des récentes disparitions de nombreuses personnalités de premier plan éliminées par les attaques israélo-américaines.

Une transformation interne plutôt qu’un effondrement

De ce point de vue, on peut affirmer qu’une forme de «changement de régime» s’est effectivement produite, mais d’une nature bien différente de celle envisagée par Washington. Ce changement n’a pas entraîné l’effondrement du système, mais plutôt sa transformation interne, accélérée par l’élimination des figures de proue de l’appareil militaro-politique et par la disparition du Guide suprême Ali Khamenei.
Le système politique iranien semble néanmoins retrouver un certain équilibre. Il subira très probablement de profondes mutations, mais pas dans le sens souhaité par les États-Unis. Plus vraisemblablement, de nouveaux scénarios, difficiles à prévoir, émergeront.
Même l’idée d’une simple dictature des Pasdaran paraît une simplification excessive. La dynamique interne du pouvoir iranien demeure complexe, à multiples facettes et souvent opaque aux observateurs extérieurs. Nous ignorons encore quelle configuration prendront les couloirs du pouvoir à Téhéran, mais il est certain que les Pasdaran ont renforcé leur position grâce à leur rôle décisif qu’ils ont joué dans la conduite du conflit.

Qui sont les «seigneurs d’Ormuz» ?

Il ne s’agit ni un seul homme, ni d’une seule faction. Il s’agit plutôt d’un réseau complexe composé de militaires, de politiciens, d’agents du renseignement, de technocrates et d’acteurs du monde des affaires qui tirent les ficelles de l’actuelle machine de pouvoir iranienne.

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Un pouvoir qui, comme mentionné, se manifeste avant tout par son contrôle du détroit d’Ormuz et sa capacité constante à exercer une pression sur les pays du Golfe persique.
Pour revenir à la métaphore médiévale, l’Iran semble aujourd’hui capable d’imposer, par la persuasion comme par la force, le respect de ses propres règles. Les événements récents et l’échec retentissant du blocus naval américain témoignent de la résilience et de la puissance de cette nation, que nous avons déjà qualifiée de quatrième puissance dans un monde globalisé désormais définitivement en crise.

  • Conclusion : le spectre d’un nouveau «Moyen Âge» géopolitique

Le contrôle du détroit d’Ormuz par l’Iran relève non seulement d’une stratégie militaire classique, mais il marque le retour inquiétant de méthodes rappelant les logiques féodales du Moyen Âge. Péages implicites, contrôle des routes commerciales, intimidation permanente et capacité de bloquer les flux énergétiques mondiaux composent désormais un système de puissance hybride où la coercition territoriale redevient centrale. Ce glissement inquiète bien au-delà du Golfe, car il traduit l’affaiblissement progressif des règles internationales au profit de rapports de force bruts.

  • Un régime affaibli, mais capable de se réinventer

Malgré les frappes, les sanctions et les tentatives de déstabilisation, la République islamique n’a pas implosé. Au contraire, elle semble avoir développé une remarquable capacité d’adaptation aux nouvelles réalités stratégiques. La disparition de plusieurs figures majeures du régime n’a pas provoqué l’effondrement attendu ; elle a accéléré une mutation interne du pouvoir.

  • Trump face aux fractures du pouvoir iranien

Reste une question centrale : Donald Trump, relativement isolé dans cette confrontation, peut-il réellement exploiter les «divisions internes» du régime iranien ? Les tensions entre les tenants d’une ligne militaire dure, incarnée par Hossein Salami, et les partisans d’une approche plus diplomatique autour d’Abbas Araghchi, existent bel et bien. Mais ces fractures ne signifient pas nécessairement désintégration. Elles font partie du fonctionnement même du système iranien, historiquement construit sur l’équilibre entre plusieurs centres de pouvoir concurrents.

Washington, admet un expert italien, semble parier sur une fragmentation progressive capable d’«endoctriner» ou de «détourner» certaines élites iraniennes contre le noyau dur du régime. «Pourtant, l’histoire récente montre que les pressions extérieures ont souvent produit l’effet inverse : renforcer les réflexes de cohésion nationale et radicaliser les appareils sécuritaires», ajoute-t-il.
C’est peut-être là le paradoxe le plus dangereux de cette crise : plus la pression américaine augmente, plus le régime iranien ne paraît se transformer sans pour autant se briser.

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