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Minéraux critiques : la réserve stratégique des États-Unis et le défi chinois

(Rome, 09 février 2026). Dans un contexte de rivalité croissante avec Pékin, Washington parie sur les minerais critiques pour garantir sa souveraineté industrielle. Avec le Project Vault, les Washington entend constituer un stock stratégique de terres rares afin de réduire leur dépendance extérieure et de contester l’hégémonie chinoise sur un secteur clé de la transition technologique et énergétique

Le trésor minier enfoui dans le sous-sol de plusieurs continents constitue peut-être la frontière la plus convoitée dans la guerre commerciale entre superpuissances. Le président américain Donald Trump a annoncé le lancement du «Projet Vault», une initiative d’une valeur de plusieurs milliards de dollars visant à créer un coffre-fort de terres rares et d’autres ressources minérales capable de protéger l’industrie américaine des turbulences extérieures. La Chine, en 2025, a fortement réduit ses exportations, après avoir été, jusqu’à récemment, le premier exportateur mondial de métaux précieux. De nombreux pays à travers le monde ont manifesté leur intérêt pour ce projet américain, preuve que la sécurité économique passe aussi par la maîtrise des éléments du tableau périodique, écrit Guglielmo Calvi dans le portail italien «Inside Over».

Le Projet Vault : présentation et stratégie de Trump

En examinant de près les documents, on constate que ce programme ambitieux prévoit l’extraction, le stockage et le traitement de plus de 50 minéraux, dont le lithium, le cobalt, le graphite, le nickel et d’autres encore. La liste est bien sûr beaucoup plus longue et englobe des éléments susceptibles de garantir la compétitivité technologique et énergétique, grâce à la production et au développement de semi-conducteurs, de véhicules électriques, d’infrastructures de défense et d’intelligence artificielle.

Un simple calcul permet d’en estimer la valeur : plus de 12 milliards de dollars. La Banque d’import-export, l’agence gouvernementale de crédit à l’exportation, a déjà puisé dans ses réserves près de 10 milliards de dollars, tandis que des particuliers ont apporté 2 milliards de dollars dans cette initiative. Sans tarder, le gouvernement fédéral a acquis des participations dans deux entreprises américaines, «MP Materials» et «USA Rare Earth», spécialisées dans l’extraction de terres rares et la fabrication d’aimants. Par ailleurs, des contrats ont déjà été signés avec deux entreprises canadiennes, «Lithium Americas» et «Trilogy Metals», pionnières dans le traitement des métaux critiques. John Jovanovic, directeur général de la Banque d’import-export, a exprimé son soutien à ce partenariat public-privé, soulignant qu’il représente une politique industrielle ambitieuse, capable de réduire en temps voulu la dépendance aux approvisionnements vis-à-vis de l’étranger.

En 2020, Donald Trump était encore en fonction lorsque la pandémie de Covid-19 a éclaté, révélant la fragilité des chaînes d’approvisionnement et affectant les secteurs manufacturiers de tous les pays. L’objectif de la stratégie «Vault» est de contenir les prix industriels, de protéger la production et de permettre aux entreprises américaines d’établir des plans à long terme sans craindre des pénuries de matières premières. Cette approche vise à privilégier les intérêts nationaux dans un monde que de plus en plus d’observateurs qualifient de post-mondialisé.

Le défi à la Chine et les relations avec les alliés

S’il est vrai que les futurs équilibres mondiaux reposeront sur trois piliers : les États-Unis, la Russie et la Chine, la gouvernance mondiale devra éviter tout déséquilibre, en garantissant un statut d’égalité entre les grandes puissances. Depuis plusieurs décennies, Pékin transforme environ 90 % des matières premières précieuses, devenant de facto l’arbitre des politiques industrielles mondiales, capable à la fois de stimuler et de perturber l’ordre établi. Un exemple ? En 2010, le Dragon a interrompu ses livraisons de terres rares au Japon à la suite d’un différend diplomatique, contraignant les producteurs japonais à ralentir le rythme de la production.

Washington, cependant, ambitionne bien plus que constituer un stock de matières premières accessible en cas de besoin. Le vice-président J.D. Vance a rencontré le 28 janvier des délégués des principaux pays producteurs d’aimants, désireux de tisser un réseau d’alliances destiné à endiguer la Chine. L’Union européenne, de son côté, a manifesté un vif intérêt pour le projet «Vault», au point de lancer une initiative de coopération transatlantique visant à créer un nouveau «bloc commercial». Ce lancement s’accompagne, et ce n’est pas un hasard, de l’allocation de nouveaux fonds européens pour des projets d’extraction et de transformation des minéraux en Suède, en Finlande et au Groenland.

Donald Trump et le Groenland

Selon plusieurs experts européens, l’intérêt renouvelé de Washington pour des territoires riches en ressources, comme le Groenland, illustre une logique d’expansion minérale. Plus qu’une simple provocation diplomatique, cette tentation d’annexion révèle combien la sécurité des approvisionnements est devenue une priorité géopolitique majeure. À l’ère des technologies vertes et de l’intelligence artificielle, la puissance ne se mesure plus seulement en bases militaires ou en barils de pétrole, mais aussi en tonnes de lithium, de cobalt et de terres rares, des ressources qui redessinent, silencieusement, la carte du pouvoir mondial.

Ceux qui espèrent le succès de cette initiative ne doivent toutefois pas se faire d’illusions. Selon les prévisions les plus optimistes, il faudra environ cinq à dix ans avant que l’hégémonie chinoise sur le marché des métaux ne soit réellement affaiblie. John Jovanovic a déclaré : «Cela ne changera pas immédiatement la capacité de la Chine à exploiter sa domination comme une arme». Néanmoins, l’initiative américaine a décidé de passer à l’action et de marquer un but dans la partie minière, un enjeu qui déterminera le futur équilibre politique, industriel et financier.

L’Europe est plus exposée dans cette nouvelle «guerre des métaux»

Pour les pays européens industrialisés, la situation est paradoxale. Ils disposent d’industries fortement consommatrices de minerais critiques (automobile électrique, éolien, batteries, semi-conducteurs, défense) mais presque d’aucune autonomie d’approvisionnement. Contrairement aux États-Unis, qui peuvent encore s’appuyer sur leur territoire, le Canada ou l’Australie, l’Europe dépend largement des importations chinoises, tant pour l’extraction que, surtout, pour le raffinage et la transformation.

Cette dépendance place Berlin, Paris ou Rome dans une position inconfortable. Si la rivalité sino-américaine s’intensifie, les Européens risquent de subir des chocs d’approvisionnement sans en contrôler les leviers politiques. Une restriction des exportations chinoises ou une flambée des prix pourrait ralentir la transition énergétique et fragiliser des secteurs clés comme l’automobile allemande ou l’aéronautique française. Autrement dit, l’Europe pourrait devenir le dommage collatéral d’un bras de fer qui la dépasse.

Au fond, l’Europe se retrouve face à un choix délicat : s’aligner davantage sur Washington pour bâtir un bloc occidental des matières premières, au risque d’aggraver les tensions avec Pékin, ou tenter une voie plus autonome, plus pragmatique, fondée sur la diversification et la coopération. Dans les deux cas, elle ne peut plus se permettre la naïveté commerciale des décennies passées. Dans la nouvelle géopolitique des métaux, la dépendance n’est plus seulement économique, elle est stratégique.

La situation de la France est plus délicate

Historiquement, Paris disposait de liens étroits avec de nombreux pays africains producteurs de ressources critiques, cobalt en République démocratique du Congo, uranium au Niger, bauxite en Guinée, terres rares au Burkina Faso et au Gabon. Ces liens lui assuraient un accès privilégié et souvent sécurisé à des matières premières indispensables à ses industries nucléaire, aéronautique et automobile.

Aujourd’hui, avec l’émergence de nouveaux acteurs (Chine, États-Unis, Canada, Australie) et la réduction de l’influence française dans ses anciennes zones d’influence, la France se retrouve en concurrence directe avec des puissances capables d’offrir des investissements massifs, des infrastructures et des technologies que Paris peine à égaler. Le risque est double :

Perte d’autonomie stratégique : pour ses industries à haute valeur ajoutée, la France devient dépendante de chaînes d’approvisionnement contrôlées par des pays étrangers ou par Pékin.

Pour y remédier, la France doit miser sur plusieurs axes :

  • Diversification des sources : investissement dans des projets européens ou en Amérique du Sud, exploration de ressources locales (notamment en Guyane),
  • Coopération européenne renforcée : la France soutient le Critical Raw Materials Act et la création d’un marché européen sécurisé des minerais critiques,
  • Investissements technologiques : recyclage des métaux, substitution partielle des matières rares, innovation dans les batteries et l’électronique.

Malgré ces initiatives, la dépendance stratégique reste un enjeu majeur. Pour Paris, la question n’est plus seulement économique : elle est géopolitique, industrielle et même militaire. Dans la «guerre des métaux» sino-américaine, la France n’est plus un acteur direct mais un partenaire obligé, devant se positionner avec prudence pour ne pas perdre définitivement sa place sur l’échiquier mondial.

Italie et minerais stratégiques : un acteur fragile mais opportuniste

L’Italie, comme la France, dépend largement des importations pour ses minerais critiques. Si elle possède quelques ressources locales (notamment du nickel, du lithium et de certains minéraux industriels), elles sont insuffisantes pour soutenir ses secteurs clés : automobile (Ferrari, Stellantis), aéronautique, électronique et énergie renouvelable.

Contrairement à la France, l’Italie n’a pas bénéficié d’un réseau d’influence historique comparable en Afrique ou en Amérique latine. Elle se retrouve donc dans une position plus vulnérable face aux géants chinois et américains, devant négocier ses approvisionnements sur le marché mondial à des prix souvent volatils.

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