(Rome, 17 janvier 2026). La déclassification récente d’échanges entre Vladimir Poutine et George W. Bush met en lumière le rôle structurant de l’élargissement de l’OTAN dans la dégradation des relations russo-américaines. Ces documents montrent que les risques de confrontation durable, y compris nucléaire, avaient été explicitement identifiés dès les années 2000, mais intégrés par Washington comme un coût acceptable au regard de ses priorités stratégiques
Ces derniers jours, le «National Security Archive» des États-Unis a rendu publics de nouveaux documents déclassifiés, obtenus à la suite de procédures fondées sur le «Freedom of Information Act» (FOIA). Ces révélations viennent enrichir une série déjà explosive de documents diffusés en décembre dernier et constituent un chapitre essentiel pour comprendre la détérioration progressive entre les Etats-Unis et la Russie. Il s’agit de transcriptions de conversations entre le dirigeant russe Vladimir Poutine et le président américain de l’époque, George W. Bush, dans la période qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001.
Ces documents, écrit Roberto Vivaldelli dans «Inside Over», révèlent comment l’élargissement de l’OTAN vers l’Est a accéléré l’effondrement d’une relation que Bush lui-même, dans les mois qui ont suivi les attentats, avait qualifiée d’«alliance». Comme l’écrit le journaliste d’investigation Matt Taibbi dans Racket News : «Les documents déclassifiés montrent que les États-Unis ont troqué à plusieurs reprises la stabilité stratégique contre l’élargissement de l’OTAN et les contrats militaires associés à l’alliance».
L’avertissement ignoré concernant l’Ukraine
Dans l’immédiat après le 11 septembre, Bush a défini les relations avec la Russie comme une alliance. Mais des documents révèlent toutefois une dégradation rapide des relations bilatérales, largement imputable à l’insistance américaine sur l’expansion de l’OTAN en Europe orientale, une évolution que plusieurs analystes avaient anticipée dès la fin des années 1990, au premier rang desquels, George Kennan, le stratège soviétique de l’«endiguement» face à l’URSS.
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Taibbi cite notamment une conversation datée du 6 avril 2008, au cours de laquelle Poutine a déclaré à Bush sans détour : «je tiens à le dire haut et fort : l’adhésion à l’OTAN d’un pays comme l’Ukraine engendrera un conflit de longue durée entre nous». Bush répondit en saluant la franchise de son interlocuteur : «l’une des choses que j’admire chez vous, c’est que vous n’ayez pas eu peur de le dire directement à l’OTAN. C’est très appréciable».
Cette reconnaissance n’eut toutefois aucun effet sur la ligne stratégique américaine. Quelques jours auparavant, lors du sommet de Bucarest, l’OTAN avait officiellement salué les «aspirations euro-atlantiques» de l’Ukraine et de la Géorgie, ouvrant une fracture stratégique qui ne s’est jamais refermée.
Six minutes pour décider du sort du monde
Les documents, obtenus à la suite d’une victoire judiciaire du National Security Archive, révèlent des discussions sur le danger d’une annihilation nucléaire mutuelle. Poutine expliqua à Bush le temps de vol d’un missile balistique : «un missile tiré depuis un sous-marin en Europe du Nord atteindra Moscou en seulement six minutes». Bush répondit sobrement: «Je comprends». Poutine poursuivit, évoquant le système de riposte nucléaire automatique russe connu sous le nom de «Main morte» (Perimeter) : «nous avons mis en place un ensemble de mesures de riposte ; il n’y a rien de bon à cela. En quelques minutes, toute notre capacité de riposte nucléaire sera déployée dans le ciel».
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Comme le souligne Taibbi, lorsque Poutine affirme qu’«il n’y a rien de bon à cela !», il fait explicitement référence à la fameuse Main morte, le mécanisme censé lancer automatiquement tous les missiles nucléaires russes si le commandement perçoit une attaque nucléaire en cours».
Le déclenchement d’une nouvelle course aux armements
Poutine a mis également Bush en garde contre les projets américains de défense antimissile, qui, selon lui, rompaient l’équilibre de la dissuasion nucléaire : «les militaires sont venus me voir et m’ont dit : il y avait un équilibre fondé sur la menace de la dissuasion mutuelle assurée. Maintenant, les Américains vont construire un bouclier antimissile et se sentir invincibles». Que devrions-nous faire ? Il est plus simple et moins coûteux de créer un nouveau système d’attaque capable de percer vos défenses. Et ils me soumettent déjà des propositions qui me paraissent très barbares. Quand je les lis, j’en suis horrifié».
Taibbi souligne que «Poutine expliquait à Bush que les Etats-Unis forçaient la Russie à suivre le rythme d’une nouvelle course aux armements ‘barbare’, une course qui l’avait même ‘horrifié’». Ces propositions qualifiées de «barbares» dont parlait Poutine en 2008 ont pris une forme concrète au cours des années suivantes, notamment à travers le développement de missiles hypersoniques, tels que l’Orechnik, qui suscitent aujourd’hui une vive inquiétude en Europe.
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Les transcriptions montrent comment les États-Unis, tout en reconnaissant la franchise de Poutine et la gravité de ses avertissements (qu’il s’agisse des risques nucléaires ou de l’érosion de l’équilibre de la dissuasion nucléaire) ont choisi de privilégier l’expansion de l’Alliance atlantique et les intérêts militaires qui en découlent, sacrifiant ainsi la stabilité stratégique acquise dans l’après le 11 septembre. Cela ne saurait évidemment justifier les événements ultérieurs, ni a fortiori des invasions contraires au droit international ; mais cela révèle, du moins en grande partie, les causes structurelles profondes de la guerre en Ukraine.