(Rome, 16 avril 2026). Face à l’hypothèse, de moins en moins théorique, d’un désengagement américain sous une présidence Trump, les Européens accélèrent la préparation d’un plan de continuité de l’OTAN. Soutenue désormais par l’Allemagne, cette dynamique vise à préserver la dissuasion, l’autonomie opérationnelle et la crédibilité stratégique du Continent, tout en redéfinissant en profondeur l’équilibre transatlantique à l’horizon 2029
Les partenaires de l’Alliance atlantique sont de plus en plus préoccupés par la fiabilité internationale des États-Unis sous la présidence de Trump, dont le pouvoir semble de plus en plus incontrôlable. Dans ce contexte, le rôle de l’Allemagne devient central dans un possible tournant européen. Ce qui semblait improbable commence à être envisagé sérieusement : les alliés européens de l’OTAN progressent dans l’élaboration d’un plan de contingence en cas de retrait des États-Unis de l’Alliance. L’objectif est clair : garantir que le Vieux Continent puisse se défendre grâce aux structures militaires existantes de l’OTAN, écrit Valerio Chiapparino dans «Il Giornale».
Selon le Wall Street Journal, cette initiative gagne du terrain grâce au soutien de l’Allemagne, jusque-là réticente face à une approche perçue comme unilatérale dans un scénario jugé parmi les plus catastrophiques pour l’ordre occidental. Pour sa part, estime un expert militaire français, Paris occupe une position singulière et structurante en tant que première puissance nucléaire de l’Union européenne et acteur militaire doté d’une autonomie stratégique complète.
Une fracture transatlantique qui s’aggrave
Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le fossé entre les deux rives de l’Atlantique s’est creusé comme jamais auparavant. Les relations entre ces partenaires historiques se seraient considérablement détériorées suite aux menaces proférées par le magnat à l’encontre du Danemark, membre de l’OTAN, concernant le contrôle du Groenland. Elles se sont encore aggravées avec le lancement de l’opération américaine «Furia Epica» en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz par le régime iranien.
Le président américain a critiqué à plusieurs reprises les dirigeants européens, et plus récemment la Première ministre Giorgia Meloni, pour leur manque de soutien aux missions visant à rétablir la liberté de navigation dans le Golfe. Et les propos de Donald Trump, disant «à quoi bon dépenser des milliards si l’OTAN n’est pas avec nous ?», laissent entrevoir, une fois de plus, un possible retrait ou une réduction de la contribution de Washington au sein de l’Alliance.
Le «plan B» européen en gestation
Face à ces incertitudes, les dirigeants européens travaillent sur une alternative baptisée officieusement «OTAN européenne».
Ce plan viserait à :
- Renforcer la présence européenne dans les postes de commandement ;
- Compenser une éventuelle réduction des ressources militaires américaines ;
- Assurer une continuité opérationnelle de l’Alliance.
A l’heure actuelle, les discussions restent informelles, se déroulant lors de réunions discrètes et sans volonté affichée de concurrencer l’OTAN actuelle.
Maintenir la dissuasion et la crédibilité militaire
Malgré leur caractère discret, ces échanges poursuivent des objectifs stratégiques majeurs :
- Maintenir la dissuasion face à la Russie ;
- Garantir la continuité des opérations militaires ;
- Préserver la crédibilité de la dissuasion nucléaire.
Cela même dans l’hypothèse où les États-Unis retireraient leurs troupes d’Europe ou refuseraient d’intervenir en cas de crise. Ces derniers jours, de nouvelles fuites dans la presse ont révélé que la Maison-Blanche envisageait un redéploiement des troupes américaines vers des pays jugés plus conformes aux exigences de l’administration républicaine, voire un retrait complet du Continent européen.
Le tournant décisif de l’Allemagne
Le changement de position de l’Allemagne constitue un élément clé. Le chancelier allemand Friedrich Merz a débloqué le plan B, initialement porté principalement par la France. Il aurait en effet abandonné tout scepticisme quant à une plus grande souveraineté européenne en matière de défense, notamment après avoir conclu que les États-Unis pourraient se désengager du soutien à l’Ukraine.
Cette évolution a favorisé un alignement avec plusieurs pays : le Royaume-Uni, la France, la Pologne, les pays nordiques et le Canada. Ces pays considèrent désormais ce plan d’urgence comme une coalition de volontaires au sein de l’Alliance.
Un rééquilibrage progressif des responsabilités
Le transfert de responsabilités vers les Européens s’effectue progressivement, sans rupture ouverte avec Washington.
Fait notable : cette évolution correspond également aux demandes formulées par Trump lui-même, qui appelle depuis longtemps à une plus grande implication européenne dans la défense.
Cependant, la dynamique actuelle montre que les Européens agissent de plus en plus de leur propre initiative, et non sous la pression de la Maison Blanche.
Des défis militaires et industriels majeurs
«Un processus de transfert de responsabilités des États-Unis vers l’Europe est en cours et se poursuivra, en tant que partie intégrante de la stratégie de défense et de sécurité nationale américaine», a déclaré le président finlandais Alexander Stubb, l’un des acteurs les plus impliqués dans ces plans et proche du dirigeant américain.
Suite à la décision allemande, les discussions entrent désormais dans une phase plus concrète, avec des enjeux complexes : la gestion des défenses aériennes et antimissiles de l’OTAN ; la sécurisation des corridors militaires vers la Pologne et les États baltes ; l’organisation des réseaux logistiques et la conduite d’exercices militaires régionaux en cas de retrait des forces américaines. Parmi les sujets sensibles figure également le retour potentiel du service militaire obligatoire. En parallèle, les Européens accélèrent la production d’équipements stratégiques, notamment dans la guerre sous-marine, dans les capacités spatiales et, entre autres, dans les systèmes de renseignement et de reconnaissance.
Obstacles politiques et dépendances structurelles
Il convient de noter que tout retrait de Washington de l’Alliance nécessiterait l’approbation du Congrès, conformément à une loi adoptée en 2023, ce qui constitue un obstacle majeur.
Cependant, le président pourrait contourner cette contrainte en redéployant les troupes hors d’Europe, et en réduisant le soutien opérationnel aux alliés.
D’autres difficultés subsistent telles que la réticence américaine à abandonner le commandement suprême en Europe et la question cruciale du remplacement du parapluie nucléaire américain.
Une OTAN européenne est-elle réaliste ?
Malgré les obstacles, certains experts jugent ce scénario crédible. Selon Minna Alexander, analyste à l’Institut suédois des affaires internationales, l’alliance «pourrait survivre à une guerre avec l’Iran, voire à un retrait américain, car les membres européens ont un intérêt stratégique à la maintenir, même sous une forme radicalement transformée». Quoi qu’il en soit, l’échéance pour être prêt serait 2029.
D’après le général Carsten Breuer, inspecteur général des forces armées allemandes, d’ici 2029, la Russie pourrait être en mesure d’attaquer le territoire de l’OTAN. Il avertit toutefois que Moscou «pourrait commencer à nous tester bien avant cette date».
«Une autonomie stratégique européenne à l’épreuve du réel»
Au-delà d’un simple scénario de crise, l’hypothèse d’une «OTAN européenne» agit désormais comme un catalyseur d’intégration stratégique pour le continent. Entre montée en puissance progressive, contraintes politiques persistantes et dépendances structurelles encore fortes, les Européens avancent sur une ligne de crête. Selon un général (Ret.) européen, «à mesure que l’incertitude américaine redéfinit les équilibres, leur capacité à transformer cette anticipation en véritable autonomie opérationnelle déterminera non seulement la crédibilité de l’Alliance, mais aussi la place de l’Europe dans l’architecture de sécurité internationale des prochaines décennies».
Le rôle central de la France
En définitive, la France apparaît comme un acteur incontournable de toute recomposition de l’Alliance en Europe : à la fois garant ultime de la dissuasion et catalyseur d’une autonomie stratégique encore en construction. Sa capacité à transformer cet avantage en leadership accepté sera déterminante pour la crédibilité de la future «OTAN européenne».