(Rome, 07 avril 2026). Dans la guerre contre l’Iran, la divergence stratégique entre Donald Trump et Benyamin Netanyahu fragilise la cohérence du camp occidental. Tandis que Washington oscille entre escalade et recherche d’un coup décisif, Tel-Aviv s’inscrit dans une logique de conflit prolongé visant l’érosion structurelle de l’adversaire. Cette dissonance alimente l’enlisement, expose les vulnérabilités américaines et accroît le risque d’une guerre régionale durable aux conséquences globales
Dans la gestion de la guerre contre l’Iran, les États-Unis se sont révélés plus imprévisibles qu’Israël. La raison est simple. Washington n’a jamais envisagé l’option d’une «guerre sans fin», pourtant loin d’être dédaignée par le gouvernement israélien de Benyamin Netanyahu. Pour ce dernier, une offensive contre Téhéran supposait la possibilité de désarticuler fondamentalement la République islamique et, potentiellement, l’État tout entier de cette puissance d’Asie centrale, écrit Andrea Muratore dans le portail italien «Inside Over».
Pour l’administration Trump, en revanche, l’option initiale de la guerre était plus limitée : piéger et affaiblir l’Iran, créer les conditions d’un changement de régime sans le poursuivre directement à tout prix, et frapper indirectement des acteurs rivaux comme la Chine et la Russie en affaiblissant l’un de leurs partenaires. Aujourd’hui, le conflit se poursuit avec acrimonie et l’on assiste à un renversement des rôles : le maximalisme rhétorique et les menaces incombent désormais aux États-Unis, qui subissent la triple frustration : ne pas atteindre leurs objectifs, voir le détroit d’Ormuz fermé et constater que leur réseau d’influence régionale est frappé.
Les difficultés de Trump
Devoir continuer à armer et approvisionner à la fois Israël et les pays arabes sous le feu iranien, tout en faisant face à l’irritation d’alliés stratégiques tels que la Turquie, le Pakistan et l’Égypte, ainsi qu’au rôle délicat des médiateurs chargés de contenir une escalade régionale provoquée par la décision inattendue d’attaquer l’Iran, risque de court-circuiter l’ensemble de la stratégie moyen-orientale de Washington.
Trump est confronté à la nécessité de réaliser un coup d’éclat permettant de présenter son effort de guerre comme un succès, tout en évitant un conflit prolongé. Mais à ce stade, tout semble conduire les États-Unis dans un véritable bourbier, précisément en raison de leur divergence stratégique avec Israël.
Tel-Aviv, en effet, démontre sa capacité à mener de véritables «guerres sans fin». Elle relève progressivement le niveau d’intensité, teste les limites acceptées par ses alliés et partenaires, combine aviation, renseignement et technologie de pointe, et choisit ses cibles avec une précision extrême : en Iran, par exemple, après avoir frappé le régime, elle s’attaque désormais à l’appareil économique du pays, cherchant à le déstabiliser en frappant des aciéries, des raffineries et des usines chimiques.
Sur le plan militaire, la principale limite de Tel-Aviv réside dans le fait que sa stratégie globale se déploie souvent en une série interminable d’actions tactiques, sans cohérence sous-jacente, et face à la présence d’une force de dissuasion iranienne capable d’infliger continuellement des dommages à l’État hébreu, dont la capacité d’absorption est loin d’être mise à l’épreuve.
L’imprévisibilité des États-Unis et de Trump face à l’Iran
Washington, de son côté, oscille entre ouverture et mesures agressives, sans grande cohérence : Trump a évoqué la possibilité de détruire le réseau électrique iranien, plongeant le pays dans le noir et le ramenant même à l’«âge de pierre». Les États-Unis disposent de la puissance militaire nécessaire, mais cela impliquerait une escalade d’une ampleur inédite dans les conflits américains depuis 2003 en Irak, voire depuis le Vietnam. Parallèlement, cela repose sur un calcul : le «coup décisif» pourrait consister en une offensive de démantèlement massive de l’Iran. Mais rien ne garantit que cela pousse le régime à se retirer du conflit.
«Cette déconnexion de la réalité semble profondément dangereuse», note le Guardian, soulignant qu’il «implique que Trump ne se soucie ni des victimes civiles en Iran (un sujet qu’il n’évoque jamais) ni des conséquences d’une destruction des infrastructures mardi soir».
Israël a jusqu’ici privilégié l’usage de la force dans ses conflits depuis le 7 octobre 2023, tandis que les États-Unis de Trump ont toujours privilégié une combinaison d’actions militaires et d’initiatives politiques visant à en tirer profit. Mais dans le cas iranien, l’ennemi que combattent les États-Unis est bien plus redoutable. Et même la recherche d’un coup décisif pourrait simplement renforcer le régime, le poussant à durcir sa réponse, à frapper l’économie mondiale via Ormuz et à augmenter le coût de la guerre pour Washington.
Guerre et négociations
Les Iraniens, de surcroît, ont négocié à deux reprises avec les États-Unis et se sont retrouvés deux fois sous le feu des attaques, en juin 2025 et février 2026. Des médiateurs ont présenté à Washington, par l’intermédiaire de l’Égypte, du Pakistan et de la Turquie, un plan de cessez-le-feu qui entérinerait la situation créée à Ormuz, refusant de considérer l’Iran comme un pays vaincu.
En abandonnant la politique et la diplomatie, Trump concrétiserait le cauchemar d’une guerre sans fin, plongeant l’Iran, l’Asie du Sud-Ouest et potentiellement le monde entier dans une situation inconnue. Paradoxalement, cela créerait également problème à Israël, qui serait parfaitement disposé à faire le «sale boulot» pour le compte des États-Unis avec leur soutien militaire, mais qui refuse de devenir la principale cible stratégique d’une escalade des tensions en représailles iraniennes.
L’écart entre la réalité sur le terrain et la rhétorique de Trump montre, comme le souligne «The Atlantic», qu’il est de plus en plus vrai que l’Iran cherche à instrumentaliser la guerre pour exposer au monde entier les vulnérabilités des États-Unis. Ces derniers «ne disposent pas d’un système viable pour intercepter les drones iraniens, et même les opérations éloignées du front sont de plus en plus vulnérables».
Face au blocus d’Ormuz, Washington «hésite à déployer des grands navires de guerre traditionnels trop près des côtes iraniennes, car ce pays est capable de déployer suffisamment de drones et de missiles antinavires basiques pour mettre en danger les navires de guerre les plus puissants au monde».
À ce jour, l’Iran met les États-Unis au défi : Washington est-il réellement capable d’inverser la situation ? Dans ce bras de fer prolongé, pour les États-Unis, le risque d’une impasse est tout aussi dangereux et coûteux que celui d’une guerre longue et sans issue. Ce qui accroît l’imprévisibilité des actions de Washington.
À l’heure de l’ultimatum : entre coup de force et risque d’impasse
À mesure que l’ultimatum fixé par Donald Trump arrive à échéance, les contradictions stratégiques mises en lumière par le conflit apparaissent dans toute leur acuité. Pris entre la tentation d’un coup décisif contre l’Iran et la crainte d’un enlisement incontrôlable, Washington se retrouve face à ses propres limites : militaires, politiques et économiques. En miroir, la stratégie d’usure assumée par le gouvernement de Benyamin Netanyahu expose les États-Unis au risque de subir une escalade qu’ils ne maîtrisent plus entièrement.
Le vrai dilemme de Trump ce soir
«Ce soir», estime un expert militaire bien au fait, «le véritable enjeu n’est pas la capacité de destruction américaine, mais la capacité à éviter de transformer une démonstration de force en guerre sans issue». Et d’ajouter : «ce soir, Trump peut frapper fort, mais il est très peu probable qu’il puisse abattre le régime iranien en une seule nuit».