(Rome, 28 mars 2026). Israël intensifie son offensive dans le sud du Liban, visant une présence durable au-delà du fleuve Litani. Entre impératifs sécuritaires affichés, enjeux liés aux ressources en eau et en hydrocarbures, et un arrière-plan idéologique autour du «Grand Israël», cette avancée militaire semble s’inscrire dans une stratégie bien plus large que la seule lutte contre le Hezbollah
Israël poursuit son avancée au Sud-Liban, annonçant «le déploiement de troupes terrestres supplémentaires dans le cadre d’une offensive lancée début mars». Cette opération, selon le ministre de la Défense israélien, Israel Katz, vise à s’étendre à toute la zone située au sud du fleuve Litani. L’objectif apparaît de plus en plus clair : préparer une occupation de longue durée, en vidant de ses habitants libanais une bande de territoire d’environ 20 kilomètres de long, ces derniers ayant reçu l’ordre d’évacuer, écrit Claudia Carpinella dans le portail italien «Inside Over».
L’offensive israélienne a déjà engendré des conséquences dramatiques : plus d’un million de déplacés et au moins 1.200 morts, selon les estimations les plus récentes. Mais la portée stratégique de l’opération est pleinement manifeste. Israël a détruit cinq des sept ponts enjambant le Litani, compromettant gravement les liaisons entre le Sud et le reste du pays. Ne restent debout que le pont de Khardali (de fait inutilisable après la destruction des routes environnantes) et l’ancien pont de Barghoz, dernier lien encore actif.
Il en résulte une nette fracture territoriale : le Sud-Liban est désormais isolé du reste du pays. Cette séparation ne semble pas temporaire ; elle est plutôt destinée à empêcher les populations évacuées de regagner leurs villages, consolidant ainsi une nouvelle réalité sur le terrain.
Occupation militaire pour des raisons énergétiques
Officiellement, Tel-Aviv justifie son avancée par la nécessité de créer une «zone tampon» au Sud-Liban, afin de protéger son territoire des incursions du Hezbollah. Une narration sécuritaire rappelle des schémas déjà employés par le passé. Sur le terrain, Israël semble avoir redécouvert que le Hezbollah – considéré comme neutralisé il y a seulement quelques mois – est loin d’avoir disparu, continuant d’attaquer des véhicules blindés et de lancer des missiles par-delà la frontière.
Cependant, l’idée selon laquelle Israël cherche uniquement à créer une «zone tampon» au Sud-Liban paraît réductrice dans une perspective historique plus large. Comme le soulignent certaines analyses académiques, le contrôle des ressources en eau constitue un enjeu majeur du conflit israélo-libanais depuis des décennies. Dans une région comme le Moyen-Orient, où l’eau, ce fameux «or bleu», est une ressource encore plus précieuse qu’ailleurs, le fleuve Litani, qui coule à 20 kilomètres de la frontière israélienne, représente un atout stratégique que Tel-Aviv cherche à contrôler depuis longtemps. À tel point que dès 2015, l’encyclopédie «Treccani» évoquait explicitement un «conflit lié à l’eau».
Mais les enjeux ne se limitent pas à l’eau. À cette dimension hydrique s’ajoute celle, tout aussi cruciale, la dimension énergétique, liée aux gisements d’hydrocarbures découverts sous les fonds marins de la Méditerranée orientale, au large des côtes d’Israël et du sud du Liban. Selon d’autre source, en 2019, Israël a tenté d’étendre ses frontières maritimes au détriment du Liban afin d’exploiter seul ces gisements, dont les ressources sont estimées à environ 600 milliards de dollars. S’en est suivie une vive dispute, aboutissant à un compromis attribuant à Israël le droit d’exploiter Karish et au Liban celui d’exploiter Qana.
Il semble peu probable que ce soit un hasard si, en septembre 2024, un mois après l’assassinat du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, le ministre israélien de l’Énergie, Eli Cohen, a explicitement appelé à trouver une faille dans l’accord pour annuler ce qu’il qualifiait d’«accord gazier honteux» signé avec le Liban. Cette intention a été réaffirmée au début de ce mois, alors que les attaques contre le Liban s’intensifiaient.
Le «Grand Israël»
A cela s’ajoute un autre facteur, moins explicite mais tout aussi pertinent. Le site «The New Arab» rapporte une interview de Zahera Harb, professeure à «City St. George’s», Université de Londres, qui observe : «Israël parle de sécurité, mais nous savons qu’il convoite aussi l’eau et les terres. Nous avons entendu des politiciens israéliens parler du Liban comme faisant partie du Grand Israël et s’en réjouir».
Cette référence soulève une question loin d’être marginale : la dimension idéologique et messianique qui imprègne une part importante de la société israélienne et de la classe politique. Dans certains milieux ultranationalistes et religieux (et non seulement), l’idée d’un «Grand Israël» est un thème récurrent : un État aux frontières étendues qui, selon l’interprétation la plus radicale de la Torah, inclurait, outre l’actuel Israël, les territoires palestiniens, des portions de la Jordanie, de la Syrie et du Liban.
Il n’est donc pas surprenant que, peu avant la destruction des ponts sur le Litani, Bezalel Smotrich, ministre des Finances et figure de proue de l’aile la plus messianique du gouvernement, ait déclaré à la Knesset (avec sa «politesse» habituelle) que «nos frontières doivent s’étendre jusqu’au Litani».
Ces propos ne constituent pas une déclaration isolée, mais s’inscrivent dans une ligne déjà observée ailleurs : de la bande de Gaza, où Israël a consolidé sa présence sur de vastes territoires réduits en ruines, à la Cisjordanie, marquée par l’expansion continue des colonies et les violences perpétrées par les colons.
Eau, gaz, Grand Israël : autant d’éléments qui indiquent que l’avancée d’Israël au Sud-Liban n’est pas une simple réponse conjoncturelle à l’activisme du Hezbollah, mais aussi une tentative de concrétiser une perspective géopolitique et une vision religieuse longtemps présentes dans les plans des stratèges israéliens et les visions illusoires des milieux messianiques.
Il s’agit ainsi d’établir une nouvelle «ligne jaune», pour reprendre l’expression du «The New Arab», qui reproduit, y compris géographiquement, un schéma déjà expérimenté à Gaza. «Pour comprendre ce qui se passe au Sud-Liban, il faut regarder Gaza», écrit le journal : «Ce qu’Israël fait actuellement est la continuité de ce qu’il a fait dans la bande de Gaza, une “gazification”».
Une recomposition durable du front libanais ?
L’offensive israélienne dans le sud du Liban semble dépasser le cadre d’une opération militaire ponctuelle pour s’inscrire dans une logique de transformation durable du territoire. En combinant objectifs sécuritaires, contrôle des ressources stratégiques et ambitions idéologiques, Israël pourrait chercher à redéfinir en profondeur l’équilibre régional. Reste à savoir si cette stratégie s’imposera dans le temps ou si elle ouvrira la voie à une nouvelle phase d’instabilité, aux conséquences potentiellement encore plus larges pour l’ensemble du Moyen-Orient.
Un obstacle réel, mais pas unique
Le Hezbollah est effectivement un acteur central au sud du Liban : à la fois une organisation armée (classée terroriste) et un réseau social implanté localement. Il est soutenu par l’Iran, mais il ne se réduit pas à un simple relais extérieur : il a aussi une base interne au Liban.
Cela signifie qu’il s’agit non seulement d’un ennemi militaire «à éliminer», mais aussi d’un acteur enraciné dans un contexte politique, social et régional.
Plutôt qu’une élimination nette, la stratégie la plus réaliste pour Israël consiste à endiguer, affaiblir et dissuader le Hezbollah, tout en agissant indirectement sur ses soutiens. Selon un expert régional, «une disparition rapide ou totale reste, à ce jour, peu probable sans bouleversement majeur aussi bien du contexte national que régional».