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L’ordre mondial en crise : adaptation stratégique ou rupture majeure

(Rome, 04 février 2026). Le système international traverse une crise inédite, marquée par le déclin relatif de l’Occident et l’ascension des puissances émergentes, en particulier la Chine. Dans un contexte de désindustrialisation, de perte d’influence sur les chaînes de valeur et de rigidité politique, l’ordre mondial unipolaire fondé après 1945 vacille. Les récentes visites occidentales à Pékin illustrent la nécessité pragmatique de s’adapter à une réalité polycentrique, où la capacité à négocier, à coopérer et à reconnaître les nouvelles hiérarchies de puissance devient un impératif stratégique pour éviter l’effondrement de l’ordre mondial tel que nous le connaissons

Ces dernières semaines, plusieurs dirigeants occidentaux ont commencé à reconnaître – avec un retard notable – ce qui était évident depuis longtemps : l’ordre international est entré dans une phase de rupture, bien davantage que dans une transition graduelle.

Les déclarations du Premier ministre canadien Mark Carney à Davos sont à cet égard révélatrices. Il a évoqué un système qui se fissure sous le poids de ses propres contradictions, notamment la perte de l’intégration comme source de prospérité partagée et de sécurité collective. Cette prise de conscience est d’autant plus significative qu’il émane du cœur même de l’establishment occidental et du forum de Davos, longtemps associé au récit d’une mondialisation conçue comme un jeu à somme positive, écrit Fabio Massimo Parenti dans son analyse dans «Inside Over».

Cette prise de conscience, cependant, arrive tardivement. Et elle tend à occulter un fait central, que Carney ne fait qu’effleurer : le monde dont l’Occident a le plus profité ces dernières décennies était structurellement faussé. La mondialisation a non seulement engendré l’intégration et la croissance, mais elle a aussi creusé les inégalités (y compris dans les sociétés occidentales) et alimenté un long processus de désindustrialisation qui a affaibli la capacité de production, l’emploi et la cohésion sociale dans de nombreuses régions du globe. La crise de l’ordre international ne surgit donc pas ex nihilo, mais elle plonge ses racines dans les contradictions internes de ce modèle.

Les ressorts d’un déclin (inévitable)

L’ordre mondial précédent s’appuyait également sur le recours à la force militaire, qui jouait un rôle central dans son maintien. Alors même que la mondialisation était célébrée comme un bienfait universel, l’OTAN menait des interventions et des stratégies de changement de régime à répétition, notamment contre les pays cherchant à réduire leur dépendance au dollar et à la finance occidentale, utilisée comme levier de domination. Parallèlement, les institutions chargées de réguler la mondialisation – principalement l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais aussi, de plus en plus, les Nations Unies – étaient progressivement vidées de leur substance. Ce phénomène résulte de choix politiques délibérés, opérés principalement par les États-Unis et progressivement imités par une Europe en position de subordination.

Avec l’émergence de nouvelles puissances, la Chine au premier rang, l’Occident a progressivement perdu des leviers essentiels de contrôle. Des décennies de désindustrialisation ont érodé sa capacité d’innovation et affaibli sa place dans les chaînes de valeur mondiales. Son influence sur le commerce international et sa capacité à façonner la mondialisation à son avantage se sont réduites.

Face à cette perte de centralité, la réponse n’a pas été l’adaptation, mais la rigidité : repli défensif, coercition économique et tentatives répétées de réimposer des conditions qui n’existent plus. Le paradoxe est qu’aujourd’hui, c’est précisément l’Occident qui sape les règles et les institutions qu’il avait contribué à construire après la Seconde Guerre mondiale, se retirant au moment même où il ne parvient plus à maîtriser la mondialisation.

Il en résulte un monde de plus en plus réfractaire à tout ordre hégémonique et entrant clairement dans une phase de choc systémique. L’Occident apparaît de plus en plus isolé, agissant souvent de manière contradictoire et stratégiquement désorientée. C’est précisément cette impasse qui donne sens aux récents développements diplomatiques. Dans ce contexte, la nouvelle vague de visites occidentales à Pékin est révélatrice : elle reflète une réalité structurelle, à savoir que la Chine est devenue incontournable.

Vers un choc systémique ?

Il s’agit, en substance, de reconnaître l’échec de la stratégie d’isolement de la Chine, qui n’a pas réussi à affaiblir Pékin, tout en imposant des coûts croissants aux économies européennes en termes d’exportations, d’investissements et de chaînes de valeur. Parallèlement, elle a accéléré l’intégration Sud-Sud en Asie, au Moyen-Orient et en Amérique latine, rendant l’Occident toujours dépendant du reste du monde sans disposer de véritables leviers d’influence.

Ce qui dessine aujourd’hui est un passage d’une lecture moralisatrice des relations internationales – souvent mobilisée comme prétexte à des politiques de domination – à une évaluation matérielle et structurelle des rapports de force, dans laquelle l’Occident n’occupe plus la position dominante.

Ceci explique le rapprochement actuel. D’une part, la Chine s’est révélée irremplaçable, tant comme marché que comme pôle de production de pointe, tandis que les chaînes d’approvisionnement «alternatives» promues ces dernières années n’ont pas résisté à l’épreuve de l’échelle et de l’efficacité.

Dans un contexte de stagnation industrielle européenne, rompre les liens avec Pékin reviendrait à réduire encore davantage sa marge de manœuvre économique. Même le Premier ministre britannique Starmer l’a ouvertement reconnu lors de sa récente visite en Chine. En outre, le système international fonctionne déjà selon une logique polycentrique. La Russie, sous sanctions, ne s’effondre pas ; l’Iran, isolé, s’insère dans des circuits régionaux ; la Chine, soumise à des pressions, renforce des cadres multilatéraux et développe des architectures financières alternatives.

À la recherche d’une alternative

La crise de crédibilité du prétendu ordre international «fondé sur des règles» renforce encore cette dynamique. Appliqué de manière sélective, accompagné de guerres présentées comme la défense de valeurs et de sanctions transformées en instruments ordinaires de politique étrangère, cet ordre devient de plus en plus difficile à défendre, y compris pour les gouvernements européens qui en avaient jadis profité.

Les visites occidentales à Pékin ne doivent donc pas être interprétées comme un réalignement géopolitique, mais plutôt comme une tentative de regagner une certaine marge de manœuvre dans les négociations : réactiver des canaux économiques, dissocier partiellement les relations économiques des logiques sécuritaires et éviter de s’enliser dans une dynamique de blocus rigide. Il s’agit d’un retour à une diplomatie fondée sur les intérêts plutôt que sur une pacification idéologique.

La réaction de Donald Trump à ces signaux est révélatrice. Plutôt que de s’adapter, il radicalise sa posture. Il rejette la gestion multilatérale du système international, interprète l’ouverture de l’Europe envers la Chine comme un acte d’insoumission et réagit par de nouvelles menaces tarifaires et une rhétorique de plus en plus sécuritaire à l’égard de la Chine, de l’Iran et du commerce international en général. Cette posture relève non seulement d’une simple stratégie électorale, mais reflète une contradiction structurelle plus profonde.

Les États-Unis ont besoin d’alliés, mais continuent de les traiter comme des subordonnés. Ils cherchent à contenir la Chine, sans disposer de moyens économiques à court terme. Trump incarne cette contradiction dans sa forme la plus nette : une puissance qui conserve des capacités de coercition mais a perdu sa vocation organisatrice. C’est pourquoi l’Europe expérimente des formes de désengagement partiel sans le déclarer ouvertement, pourquoi la Chine évite la confrontation directe en absorbant la pression, et pourquoi une grande partie du monde non occidental s’organise de manière de plus en plus autonome.

Un ordre mondial dominé par les États-Unis, incapable de coordonner même le comportement de ses propres membres, marque un tournant de phase du système mondial. Les options sont désormais claires. L’adaptation, l’option la plus constructive, impliquerait de reconnaître la fin de la hiérarchie unipolaire, d’accepter un monde caractérisé par une pluralité de puissances et d’établir des règles partagées fondées sur des relations d’égal à égal et une véritable coopération. Une rupture définitive, en revanche, signifierait un repli, une coercition économique, des partenariats sélectifs et un recours croissant à la force comme substitut à une influence perdue. Jusqu’à présent, l’Occident a majoritairement opté pour cette seconde voie, réticent à remettre en question les fondements d’un ordre qui, depuis des décennies, lui garantit des avantages disproportionnés. Le paradoxe est que cette incapacité d’adaptions risque de transformer une perte relative de centralité en un déclin accéléré, multipliant ainsi instabilité et conflits.

Dans un monde qui ne peut plus être ordonné selon les anciennes architectures de domination, la ligne de fracture décisive se situe entre ceux qui sont capables de reconnaître le changement historique et ceux qui continuent à le combattre avec des instruments de puissance désormais obsolètes. Comme c’est souvent le cas lors des grands tournants de l’histoire, c’est ce choix qui déterminera qui sera capable de traverser la rupture sans en être emporté.

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