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Iran : la République islamique à l’épreuve d’un dilemme paix-guerre

(Rome, 31 janvier 2026). À la croisée des chemins entre dialogue et confrontation, l’Iran fait face à des choix décisifs alors que plane la menace d’une intervention américaine. Entre médiations régionales, tensions militaires et fragilités internes, toute attaque extérieure risquerait paradoxalement de consolider un régime déjà contesté

Ces jours sont cruciaux pour la République islamique d’Iran, appelée à déterminer si la perspective d’une intervention militaire américaine sur son sol est plausible ou non. Elle doit également saisir toutes les occasions de relancer le dialogue avec Washington, dialogue dans lequel la Turquie, menée par Recep Tayyip Erdogan et Hakan Fidan, s’est imposée hier comme le principal médiateur, en recevant à Ankara le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, écrit Andrea Muratore dans les colonnes du portail «Inside Over».

La Turquie redoute un scénario chaotique dans un pays déjà secoué par des semaines de manifestations antigouvernementales, à l’instar d’autres États de la région. Elle ne souhaite pas donner à son rival, Israël, une emprise sur la scène moyen-orientale, consciente qu’une crise ou un effondrement de l’Iran dirigé par l’ayatollah Ali Khamenei ouvrirait un véritable trou noir géopolitique au cœur de l’arc de crises qui s’étend de la mer Rouge au Pamir et à l’Hindou Kouch, et du Liban au Yémen. Dans le même temps, les pays arabes de la région dissuadent les États-Unis d’intervenir.

La marge de manœuvre étroite de Trump pour frapper l’Iran

De plus, pour Donald Trump et l’administration américaine, la fenêtre de pression sur l’Iran est fortement asymétrique par rapport à la phase initiale des manifestations. Parallèlement, la volonté de faire pression pour un accord sur le nucléaire et pour l’avenir de l’Iran, clairement préjudiciable à Téhéran, a primé sur toute prise de position rhétorique concernant un possible changement de régime ou la lutte pour la démocratie dans ce pays.

Reza Pahlavi, souvent salué comme un homme de l’opposition, s’est totalement effacé de la scène politique. Le débat ne semble plus porter sur la répression des manifestations ni sur le nombre de morts (dont les chiffres sont désormais si incohérents qu’ils imposent la prudence), mais plutôt sur la possibilité d’une reprise de la pression militaire américaine là où elle s’était arrêtée en juin dernier. L’effondrement de l’accord sur le nucléaire, l’offensive israélienne, la frappe américaine contre les sites nucléaires iraniens (opération «Midnight Hammer») puis le cessez-le-feu après douze jours de combats non décisifs ont instauré un climat de tension et de rivalité.

Le régime iranien ne s’effondre pas.

Malgré de lourds revers et la décapitation de son principal appareil militaire par les frappes israéliennes, l’État iranien ne s’est pas effondré. Le pari américain d’en accélérer la chute en cas d’attaque apparaît aujourd’hui tout aussi hasardeux.

Comme l’a souligné l’ambassadeur Marco Carnelos dans Middle East Eye, «l’effondrement de l’État iranien, dont rêvent certains faucons américains et israéliens, est une perspective bien plus terrifiante pour la stabilité générale de la région que l’ordre actuel sous le joug de la République islamique». Par ailleurs, une attaque extérieure souderait le pouvoir de Téhéran au lieu de le fragmenter :

«Historiquement, les Iraniens ont été allergiques à toute influence ou hégémonie étrangère. Une tentative de changement de régime pourrait facilement se retourner contre ses promoteurs. Une fois de plus, il convient de se souvenir des dures leçons de l’Irak».

Des doutes quant à l’avenir de l’Iran

Une grande incertitude plane sur l’Iran. On ignore dans quelle mesure des manifestations sont encore actives dans le pays et dans quelle mesure il existe encore des foyers actifs de protestations ni dans quelle proportion ils ont été réprimées dans le sang. On ignore aussi le nombre de victimes, et si la répression, déjà brutale, menée par les Pasdaran et les Bassidj, a été aggravée par les morts causées par les affrontements armés et les foyers potentiels d’insurrection en Iran. Il est impératif d’évaluer la nouvelle composition de l’architecture du pouvoir iranien après ces semaines de manifestations.

Il convient en outre d’évaluer dans quelle mesure le président Massoud Pezeshkian et les appareils auxquels Araghchi fait référence maintiennent le cap, et dans quelle mesure cette nouvelle phase de répression a au contraire renforcé le pouvoir du Corps des gardiens de la révolution islamique, dirigé par Mohammad Pakpour, après la mort d’Hossein Salami durant la guerre des Douze jours. Enfin, il reste à voir si, face aux protestations, Pezeshkian est finalement parvenu à canaliser le mécontentement avec pragmatisme, avec ses promesses de réformes économiques, ses mesures d’aide aux classes les plus défavorisées et son engagement à lutter contre l’inflation.

Une attaque renforcerait le régime

Parallèlement, il est essentiel de comprendre dans quelle mesure les appareils de la République islamique sont conscients que, indépendamment d’un affrontement avec les États-Unis, le système de pouvoir actuel est devenu un colosse difficilement soutenable et qu’il nécessite de profondes restructurations, tant sur le plan économique que social. La République islamique a une date de péremption qui coïncide avec la fin de la période durant laquelle Ali Khamenei, symbole de l’institution fondée par l’ayatollah Khomeiny et au pouvoir depuis près de 46 ans (président de 1980 à 1989, Guide suprême depuis 1989), ne sera plus en mesure d’exercer leadership et coordination.

Que disent les analystes ?

Curieusement, si certains imaginent qu’une frappe américaine entraînerait la chute immédiate du régime iranien, l’histoire et la structure du pays suggèrent habituellement le contraire. Cependant, plusieurs analystes soulignent que l’appareil sécuritaire iranien, notamment les Pasdaran, pourrait ne plus être en mesure de résister face au «rouleau compresseur américain». Cette vulnérabilité relative explique l’activisme des médiateurs internationaux, comme Erdogan et Poutine, qui cherchent à désamorcer la crise avant qu’une confrontation ne devienne inévitable. La rue, déjà prête à protester, pourrait ainsi se retrouver au centre d’un équilibre fragile entre répression interne et pression extérieure.

Il est donc crucial de se préparer à une nouvelle phase, afin de comprendre si le système persistera dans sa voie tracée ou si des tournants stratégiques se concrétiseront, allant d’une possible évolution militaire centrée sur les Pasdaran ou d’une transition du pouvoir théocratique collégiale. Mais les revendications de plus en plus pressantes exprimées par la rue et la société dans son ensemble ne peuvent plus être considérées comme le seul produit d’influences extérieures et montrent la nécessité d’une réforme structurelle.

Paradoxalement, une attaque américaine et israélienne donnerait précisément du temps et de l’oxygène à un système contradictoire et en difficulté pour se réorganiser. Marco Carnelos observe encore qu’«il semble difficile de trouver, au sein de la structure de pouvoir et de sécurité iranienne, des personnes prêtes à trahir l’ayatollah Ali Khamenei, comme l’ont fait les conseillers les plus proches du président vénézuélien Nicolas Maduro à Caracas au début du mois». Et il sera encore plus difficile d’en trouver si Washington choisit la voie de la guerre, ce qui poussera inévitablement le pays à se rassembler sous le drapeau.

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