(Rome, 13 janvier 2026). Face à la montée des tensions avec Washington et au risque d’une confrontation directe, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi joue ce qui pourrait être la dernière carte diplomatique de la République islamique. En tentant de rouvrir un canal de dialogue avec les États-Unis, Téhéran cherche avant tout à prévenir une attaque militaire et à desserrer l’étau politico-économique qui menace sa survie, dans un contexte de pression occidentale accrue, de fragilisation interne du régime et d’isolement international croissant
En 2025, après avoir parcouru le monde pour tenter de consolider la position diplomatique de la République islamique et a même caressé l’objectif d’un nouvel accord nucléaire, aujourd’hui, Abbas Araghchi, ministre iranien des Affaires étrangères, s’efforce de renouer le dialogue avec les États-Unis afin d’obtenir un résultat bien plus immédiat, mais qui semble être une condition sine qua non : empêcher une attaque américaine contre Téhéran et offrir un répit au pays, écrit Andrea Muratore dans son décryptage dans le portail italien «Inside Over».
La manœuvre diplomatique d’Araghchi
Selon Axios, le diplomate de 62 ans, chef de la politique étrangère sous la présidence de Massoud Pezeshkian, est récemment rentré d’une visite d’État au Liban, a pris contact avec l’envoyé spécial américain pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff, dans l’objectif d’empêcher une offensive américaine et de nouveaux bombardements après les frappes américano-israéliennes menées en juin dernier.
On évoque une possible rencontre dans les prochains jours, dans le prolongement du canal des négociations menées entre avril et juin 2025. Lors de cinq rencontres tenues entre Oman et Rome, Araghchi et Witkoff avaient conduit les négociations finales visant à conclure un nouvel accord sur le nucléaire entre l’Iran et les États-Unis, avant les bombardements israéliens. La dernière porte de la diplomatie n’est donc pas totalement fermée, malgré la pression croissante exercée sur Trump en faveur d’une intervention et malgré le virage opéré par ce dernier, qui, en annonçant vouloir imposer des droits de douane de 25 % à tout pays commerçant avec Téhéran, il a ouvert la voie à l’asphyxie économique de la République islamique.
L’ultime bataille diplomatique
Araghchi sait que le temps presse. Ainsi, tandis que le régime de l’ayatollah Ali Khamenei alterne entre répression sévère des manifestants et tentative, par l’intermédiaire du président, de faire des concessions pour apaiser les protestations, le système politique déploie son homme de confiance. Il s’agit notamment de cet ancien jeune combattant Pasdaran de la guerre Iran-Irak, devenu politologue titulaire d’un doctorat de l’Université du Kent (Royaume-Uni) et figure clé de la politique étrangère iranienne. Négociateur en chef de l’accord nucléaire JCPOA (Plan d’action global commun), conclu en 2015 par le président Hassan Rouhani et son prédécesseur au ministère des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, il a toujours su naviguer avec une aisance remarquable sur le terrain délicat de la diplomatie iranienne.
Araghchi fut l’homme qui, le premier, chercha à négocier avec les États-Unis, puis tenta d’établir un dialogue avec l’Europe. On se souvient de lui à Genève, au début de la guerre avec Israël, rencontrant ses homologues français, allemand et britannique. Il renonça à toute négociation en s’en prenant à la Haute Représentante de l’Union européenne, Kaja Kallas, après son refus de se porter garante du JCPOA, puis tenta de sauver l’accord avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à l’issue de la guerre, en intervenant auprès de l’Égypte en septembre pour obtenir le retour des inspecteurs en Iran.
L’avenir de la diplomatie estampillée Araghchi
Avec la confrontation directe avec l’Occident à partir d’octobre et le rétablissement des sanctions dites «snapback» à l’expiration de l’accord, son rôle s’est inévitablement affaibli. Ces derniers jours, il a, sans surprise, ressorti l’arsenal rhétorique des hauts gradés du système : la distinction entre «manifestants» et «voyous», la dénonciation d’une prétendue ingérence américaine et israélienne, et les appels au «retour à l’ordre» après un week-end de répression.
Jusqu’à la réouverture inattendue d’un fragile canal diplomatique, précisément au moment le plus critique pour l’Iran. La position d’Araghchi est claire : la relation avec les États-Unis est décisive pour la République islamique, et l’objectif est d’explorer l’existence de deux visions différentes entre Washington et Tel-Aviv. Dans une tribune publiée dans le Guardian le 30 décembre, Araghchi dénonçait ainsi que «la crise artificiellement créée autour du programme nucléaire iranien illustre la manière dont la science-fiction élaborée à Tel-Aviv et relayée par les délégués israéliens a alimenté un conflit absurde».
Un appel adressé aux courants favorables au dialogue aux Etats-Unis, contre lesquels se sont dressés les faucons interventionnistes tels que le sénateur Lindsey Graham. Aucun crédit n’est en revanche accordé à l’Union européenne, qu’Araghchi considère comme inexistante et illisible. Tandis que, depuis l’Inde, le chancelier allemand Friedrich Merz prophétise que «ce sont les derniers jours de la République islamique», Araghchi met tout en œuvre pour le contredire et démontrer au monde qu’un espace politique existe encore pour la République islamique. La tâche sera extrêmement difficile, mais la conviction, tant chez les faucons que chez les modérés du régime de Téhéran, est que s’il existe un homme capable d’y parvenir, c’est bien leur plus fin stratège diplomatique.
Le président Pezeshkian perçu comme réformiste, mais avec des marges de manœuvre limitées
La victoire du président Massoud Pezeshkian en 2024 a été interprétée par certains analystes comme un signe de la montée d’une faction plus ouverte à l’engagement avec l’Occident et à la reprise d’un dialogue nucléaire. Cette ligne «modérée» est toutefois fortement encadrée dans le système politique iranien, où l’ayatollah et les institutions clés conservent (pour l’heure) l’essentiel du pouvoir décisionnel. D’autres analystes parlent d’une faction plus pragmatique ou modérée, représentée notamment par Pezeshkian, qui pourrait favoriser le retour à des négociations ou réduire les tensions.
En résumé, dans ce contexte de pressions extérieures et de fragilisation interne du régime, la séquence actuelle pourrait paradoxalement ouvrir une fenêtre d’opportunité pour le président iranien. Si une désescalade avec Washington devait s’amorcer, elle offrirait au président la possibilité de s’imposer comme l’architecte d’un rééquilibrage stratégique, légitimé par la nécessité de préserver la stabilité du pays. Reste que cette opportunité demeure étroitement conditionnée à l’aval du Guide Khamenei et des centres de pouvoir sécuritaires, sans lesquels aucune inflexion durable ne saurait être institutionnalisée.