(Rome, 13 mai 2025). Depuis plus de deux mois, l’Iran vit l’une des plus longues coupures d’Internet jamais enregistrées au monde. Imposé par les autorités, ce blocage massif vise officiellement des raisons de sécurité, mais il provoque de fortes perturbations économiques et sociales et alimente les critiques, y compris au sein même du pouvoir. Après l’Iran et le Myanmar, les coupures les plus longues ont eu lieu au Soudan
Le blocage de l’accès à Internet par les autorités iraniennes a atteint son 75e jour, devenant ainsi le plus long jamais enregistré au niveau mondial. Il dépasse les 72 jours de coupure imposés par les autorités birmanes lors du coup d’État de février 2021. C’est ce qu’indique NetBlocks, l’organisation qui surveille le trafic Internet et la censure, écrit Marta Allevato dans l’agence italienne «AGI».
Alp Toker, directeur de NetBlocks, a déclaré à l’agence EFE que le blackout en République islamique «est le plus long jamais enregistrée à l’échelle nationale et le plus long de ce type dans une société numériquement connectée». Selon les données de l’organisation, les coupures d’Internet les plus longues après celles de l’Iran et du Myanmar ont eu lieu au Soudan en juin 2019 (36 jours) et en octobre 2021 (25 jours).
Les précédents internationaux
La cinquième plus longue coupure d’Internet jamais enregistrée a également eu lieu en Iran lors des manifestations de janvier dernier, lorsque l’accès à Internet a été bloqué pendant 20 jours et que les manifestations de rue contre le régime avaient été violemment réprimées.
La dénonciation de NetBlocks
«Cette censure a entraîné une détérioration de la sécurité numérique», rapporte NetBlocks. Les forfaits Internet ‘pro’ soutenus par le gouvernement ainsi que les listes d’adresses IP autorisées favorisent la surveillance, la corruption et la fraude».
Le modèle d’accès à plusieurs niveaux
Téhéran a de facto instauré un système d’accès à Internet à plusieurs niveaux, transformant la connexion et la navigation en ligne d’un droit public en un service limité et coûteux, dans un modèle que certains médias ont déjà qualifié d’«Internet de classes».
Le projet «Internet Pro»
Sous le nom d’«Internet Pro», les autorités ont mis en place un système approuvé par les plus hautes instances gouvernementales, telles que le Conseil suprême de sécurité nationale, et dont la mise en œuvre est gérée par le Centre national du cyberespace.
Les critiques internes
Depuis des semaines, plusieurs responsables gouvernementaux critiquent à maintes reprises la coupure d’Internet prolongée, notamment au regard des dommages économiques et sociaux qu’elle a engendrés. Les pertes se limitent non seulement aux commerces et entreprises en ligne, mais aussi des secteurs tels que les services bancaires et les paiements en ligne, les transports, les services digitaux, le commerce, la publicité et l’exportation de services technologiques.
Les responsabilités en matière de sécurité
Le gouvernement lui-même a dénoncé «toute forme de restriction ou de discrimination» dans l’accès à Internet, attribuant toutefois cette mesure aux agences de sécurité nationale ainsi qu’à la guerre menée par Israël et les États-Unis.
Cette dénonciation par le gouvernement peut ainsi s’expliquer par une tension interne entre les impératifs sécuritaires portés par les appareils de renseignement et les conséquences structurelles du blocage sur l’économie nationale et la stabilité sociale.
Les «cartes blanches»
La discrimination en ligne existait auparavant, car certains utilisateurs, notamment des personnalités politiques de haut rang, disposent des «cartes blanches» leur permettant un accès Internet sans censure, y compris en cas d’interruptions de service, ce qui suscite le mécontentement au sein de la population.
Le silence du président
Pourtant, le président Massoud Pezeshkian n’a toujours pas fourni d’explication sur le maintien de cette mesure malgré la fin des combats.
- Des méthodes de contrôle communes aux régimes autoritaires
Cette coupure prolongée de l’accès à Internet en Iran s’inscrit dans une dynamique qui dépasse largement le seul cas iranien. Selon un observateur iranien en exil, elle rappelle par sa durée et ses modalités, des situations similaires observées dans certains régimes autoritaires ou fortement centralisés, où le contrôle de l’information devient un levier politique central.
- Les «cartes blanches», la confiance du régime et le silence présidentiel
Enfin, l’existence de «cartes blanches» accordant un accès privilégié à Internet à certaines élites souligne un système inégalitaire d’accès à l’information, renforçant les soupçons de favoritisme et de méfiance entre la population et les cercles du pouvoir. Cette fracture numérique peut aussi s’interpréter comme un outil de confiance sélective du régime envers certains individus jugés sûrs, dans un contexte de fortes tensions sécuritaires et de crainte accrue de fuites d’informations sensibles, notamment après des épisodes perçus comme des vulnérabilités du système face à des acteurs extérieurs (…). Dans ce climat, le silence prolongé du président Massoud Pezeshkian peut être interprété comme le reflet d’un équilibre politique délicat, où la responsabilité réelle des décisions semble partagée entre plusieurs centres de pouvoir, limitant sa marge de communication publique.