(Rome, 08 avril 2026). Téhéran entend imposer des péages en crypto monnaie aux pétroliers transitant par le détroit d’Ormuz, tout en renforçant son contrôle sur cette voie stratégique durant un fragile cessez-le-feu. Cette initiative, assortie de menaces militaires en cas de non-respect, suscite l’inquiétude des acteurs du transport maritime et notamment des États du Golfe, et pourrait bouleverser les équilibres énergétiques et géopolitiques régionaux
L’Iran exigera des compagnies maritimes le paiement d’un droit de navigation en crypto monnaie pour le passage des pétroliers à travers le détroit d’Ormuz, dans le but de maintenir son contrôle sur cette voie maritime vitale durant le cessez-le-feu de deux semaines. Hamid Housseini, porte-parole de l’Union des exportateurs iraniens de pétrole, de gaz et de produits pétrochimiques, a déclaré mercredi au «Financial Times» que l’Iran entendait percevoir un péage auprès de chaque pétrolier et contrôler chaque navire. «L’Iran doit surveiller les entrées et sorties du détroit pour s’assurer que ces deux semaines ne soient pas mises à profit pour des transferts d’armes», a affirmé Housseini, dont l’organisation professionnelle collabore étroitement avec l’État. «Tout peut passer, mais le processus prendra du temps pour chaque navire, et l’Iran n’est pas pressé», a-t-il ajouté.
Des contrôles stricts et du paiement en bitcoin
Les décisions relatives aux conditions de passage du détroit relèvent du Conseil suprême de sécurité nationale iranien. Les déclarations de Housseini, écrit Andrea Riccardi dans «Il Tempo», laissent entendre que l’Iran exigera de tous les pétroliers qu’ils empruntent la route du nord, plus proche de ses côtes, ce qui soulève des questions quant à la volonté des navires liés à des Etats occidentaux ou des pays du Golfe de prendre le risque de ce transit.
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Housseini a indiqué que chaque pétrolier devra informer les autorités par courriel de sa cargaison, après quoi l’Iran l’informera du montant du droit de passage à payer en crypto monnaie. Il a précisé que ce droit s’élève à 1 dollar par baril de pétrole, ajoutant que les pétroliers vides pourront passer librement. «Une fois le courriel reçu et l’évaluation de l’Iran terminée, les navires disposent de quelques secondes pour payer en bitcoin, ce qui garantit qu’ils ne puissent être tracés ni confisqués en raison de sanctions», a ajouté Housseini.
Menaces militaires en cas de non-respect
Mercredi, des pétroliers naviguant dans le Golfe ont reçu un message radio les avertissant qu’ils seraient pris pour cible par des attaques militaires s’ils n’obtenaient pas au préalable l’autorisation des autorités iraniennes. «Tout navire qui tenterait de transiter sans autorisation sera détruit», indiquait le message, diffusé en anglais, selon un enregistrement transmis au «Financial Times».
Un enjeu central pour les négociations de paix
L’avenir du transit dans le détroit est l’un des points les plus épineux auxquels sont confrontés les négociateurs cherchant à transformer un cessez-le-feu temporaire en une paix durable. Le souhait de l’Iran de maintenir son influence sur cette voie maritime stratégique se heurte en effet à une forte opposition de la part des alliés des États-Unis dans le Golfe. Les armateurs occidentaux ont déclaré mercredi adopter une approche prudente, dans l’attente de précisions sur les modalités et les conditions de réouverture du détroit, aucun navire ne s’y aventurant actuellement, à l’exception de deux navires liés à l’Iran. Maersk, la deuxième plus grande compagnie maritime au monde, a indiqué travailler «d’urgence» à clarifier les conditions de ce transit.
Prudence des compagnies et tensions régionales
«Le cessez-le-feu pourrait créer des opportunités de transit, mais il ne garantit pas encore la pleine sécurité du transport maritime», a déclaré la compagnie, ajoutant qu’elle continuerait d’adopter une approche prudente concernant le fret et qu’aucune modification n’avait encore été apportée à ses services. Laisser l’Iran contrôler cette voie maritime stratégique serait très mal perçu par les États du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis. Cette situation soulève également des questions pour l’OPEP+, le groupe des pays producteurs de pétrole, les analystes estimant que céder le contrôle d’Ormuz à l’Iran pourrait bouleverser l’équilibre des pouvoirs au sein de l’organisation, donnant à Téhéran un potentiel droit de veto sur les exportations des membres rivaux. Ali Chihabi, un commentateur proche de la cour royale saoudienne, a déclaré que le royaume exigerait un accès «sans entrave» aux marchés mondiaux.
Ligne rouge pour les États du Golfe
«Accorder à l’Iran la moindre forme de contrôle sur le détroit serait une ligne rouge», a déclaré Chihabi. «La priorité absolue doit être un accès sans entrave à travers le détroit». Mercredi, malgré le cessez-le-feu, l’oléoduc Est-Ouest de l’Arabie saoudite, une infrastructure clé permettant de rediriger les exportations vers la mer Rouge, a été frappé par un drone.
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Selon les estimations des responsables du secteur, entre 300 et 400 navires attendent actuellement de quitter le Golfe dès que la situation le permettra, l’un d’eux qualifiant la zone de «parking».
Un système de transit limité en place
Plusieurs opérateurs commerciaux estiment que la situation dans les prochains jours ressemblera au système observé ces deux dernières semaines, où seul un nombre limité de navires, autorisés par l’Iran, sont autorisés à emprunter une route spécifique. Pendant le conflit, cette autorisation concernait principalement les navires qui commerçaient habituellement avec l’Iran et n’étaient pas liés aux États-Unis, à Israël ou aux États du Golfe ayant servi de bases pour les attaques.
Conclusion : une trêve fragilisée par les exigences de Téhéran
La trêve apparaît particulièrement vulnérable dans la mesure où Téhéran cherche à imposer des «privilèges» en dictant unilatéralement ses conditions. D’abord, en revendiquant un contrôle renforcé sur les droits de navigation dans le détroit d’Ormuz, l’Iran remet en cause le principe de libre circulation maritime.
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Ensuite, la volonté d’associer le dossier libanais (notamment le conflit entre Israël et le Hezbollah) à la trêve conclue avec Washington élargit le champ des négociations et en complique la stabilité. Enfin, plusieurs analystes estiment que «cette posture soulève une critique de fond : un acteur perçu comme affaibli peut difficilement prétendre imposer ses conditions, en particulier lorsqu’elles concernent un pays tiers (le Liban), au risque de compromettre davantage un équilibre déjà précaire».