(Rome, 16 mars 2026). La crise autour du détroit d’Ormuz, déclenchée par la confrontation entre Washington et Téhéran, dépasse largement le cadre du Moyen-Orient et met à l’épreuve l’ensemble du système d’alliances américain. Dans l’Indo-Pacifique, Washington demande à ses partenaires (notamment le Japon et à la Corée du Sud) de contribuer à la sécurisation de cette artère vitale pour le commerce énergétique mondial. Entre dépendance au pétrole du Golfe, contraintes politiques internes et calculs stratégiques face à la Chine, Tokyo se retrouve au cœur d’un dilemme qui illustre les tensions croissantes au sein de l’ordre international
Une crise énergétique et stratégique mondiale
La guerre lancée par les États-Unis contre l’Iran a déjà commencé à bouleverser les marchés énergétiques mondiaux et met en difficulté les alliés et partenaires américains dans l’Indo-Pacifique.
Alors que trois navires de guerre militaires indiens se dirigent vers l’épicentre de la crise en Asie occidentale, le détroit d’Ormuz, un point névralgique, Donald Trump met sous pression ses principaux partenaires de l’Indo-Pacifique, demandant à Tokyo et à Séoul de participer, avec des moyens navals, à la gestion d’urgence de la sécurité dans ce corridor énergétique, où l’Iran mène des attaques de représailles.
Téhéran est parfaitement conscient que cette escalade produit deux effets distincts mais inextricablement liés, écrit Emanuele Rossi dans le portail italien «Formiche.net». D’une part, elle accroît la pression sur les alliés des États-Unis appelés à intervenir pour sécuriser le détroit et de l’autre, elle déstabilise les marchés mondiaux de l’énergie.
Des alliés pris entre pressions politiques et réalités économiques
La crise met à l’épreuve la cohésion entre Washington et ses partenaires, car si l’Amérique réclame de l’aide pour gérer les conséquences de la crise déclenchée par les attaques, les opinions publiques dans les pays alliés sont réticentes à voir leurs gouvernements participer à des opérations qui pourraient être perçues comme des actes de guerre.
Parallèlement, un problème majeur se pose : selon les estimations du secteur énergétique, il faudra au moins six mois pour que le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz retrouve son niveau d’avant-guerre, et chaque jour de déstabilisation prolonge ce délai, compliquant la capacité des gouvernements à gérer l’impact sur les marchés internationaux et sur les économies nationales de ces mêmes pays alliés.
Le risque d’être perçu comme partie prenante du conflit
En substance, participer à des opérations de sécurité dans la zone d’Ormuz apparaît comme une nécessité. Toutefois, cela comporte un risque politique majeur : être perçu comme participant aux opérations israélo-américaines. Ni Tokyo ni Séoul, et encore moins les alliés européens, ne souhaitent que cette perception soit faite.
Les conséquences pourraient être directes : des attaques de représailles iraniennes qui renforceraient les pressions internes contre les gouvernements engagés dans une guerre impopulaire, perçue par certains comme un conflit entre puissances occidentales privilégiées et leurs partenaires.
Cependant, ne pas participer risque d’être mal perçu par une Maison-Blanche qui interprète le multilatéralisme et les alliances comme un outil au service de ses propres intérêts stratégiques.
La position ambiguë de la Chine
Une autre question se pose : comment les rivaux occidentaux percevront-ils une éventuelle absence ? Donald Trump a également demandé à la Chine de prendre part à certaines opérations de sécurité, mais Pékin semble relativement protégé, au point que l’Iran a suggéré que les cargaisons énergétiques transitant par le détroit d’Ormuz et négociées en RenMinBi ne seraient pas ciblées (une proposition provocatrice, car le marché énergétique mondial reste largement dominé par le dollar américain). Il est peu probable que Pékin participe, même si ses intérêts pourraient être à l’abri de la colère de Téhéran, et même si Trump doit se rendre à Pékin dans quinze jours, invité par le dirigeant Xi Jinping pour une visite qui pourrait marquer une étape importante dans la perspective d’un rapprochement stratégique entre les deux puissances.
Une opportunité diplomatique pour Pékin
À l’inverse, selon le sinologue Francesco Sisci, les dirigeants chinois pourraient même envisager de soutenir, au moins indirectement, une stabilisation américaine de la crise iranienne afin de s’affirmer comme une puissance responsable et de renforcer leur influence internationale. Pékin pourrait ainsi offrir à Trump une tribune idéale pour mettre fin à la guerre, étant donné que le président américain lui-même cherche une stratégie de sortie du conflit.
Le dilemme stratégique du Japon
Si la Chine dispose de marges de manœuvres, la situation paraît plus délicate pour l’allié japonais. L’attention se porte désormais sur Tokyo, confronté à un dilemme stratégique particulièrement sensible. L’invitation adressée au Japon intervient au moment même où la Première ministre Sanae Takaichi, fraîchement élue, se prépare à sa première visite à la Maison Blanche. Pour Tokyo, la décision est extrêmement complexe : la Constitution pacifiste du pays limite l’implication des Forces d’autodéfense dans les opérations liées à un conflit en cours, et le déploiement de moyens navals pourrait exposer le gouvernement à de vives critiques internes. Takaichi est appréciée, mais aussi critiquée par l’opposition, en raison de son projet de révision constitutionnelle. Un engagement direct à Ormuz pourrait compliquer encore davantage cette ambitieuse réforme politique. Dans le même temps, la forte dépendance énergétique du Japon vis-à-vis du Moyen-Orient rend difficile d’ignorer une demande de son principal garant de sécurité : les USA. Il en résulte un choix politiquement risqué : une décision qui affecte non seulement Tokyo, mais reflète aussi les tensions plus larges qui traversent le système d’alliances des États-Unis, entre sécurité énergétique mondiale, stabilité du détroit d’Ormuz et équilibre stratégique de l’Indo-Pacifique.
Les pays asiatiques se préparent aux conséquences
Parallèlement, la plupart des pays de la région adoptent déjà des mesures pour atténuer les effets de la crise. Certains gouvernements ont mis en place des politiques d’économie d’énergie et de rationnement de la consommation, comme la réduction du temps de travail aux Philippines ou le rationnement du carburant au Sri Lanka, tandis que d’autres ont choisi d’agir sur l’offre énergétique. La Chine et le Japon ont incité les raffineries à privilégier le marché intérieur, limitant de fait les exportations de carburant, tandis que la Corée du Sud a imposé des plafonds aux exportations des produits raffinés. Dans d’autres cas, comme en Thaïlande et en Indonésie, des contrôles à l’exportation plus stricts ou des mesures fiscales ont été adoptés afin de maintenir les ressources énergétiques à l’intérieur du pays. Même des États traditionnellement très intégrés aux marchés mondiaux, comme l’Australie ou Singapour, ont commencé à surveiller leurs stocks et à préparer des mécanismes de stabilisation.
Une priorité croissante : la sécurité énergétique nationale
De manière générale, une tendance claire se dégage : face à l’incertitude qui plane sur le détroit d’Ormuz, de nombreux gouvernements asiatiques privilégient désormais la sécurité énergétique nationale. Ils sont désormais confrontés à un défi des plus délicats : participer plus activement à la gestion d’une crise qu’ils n’auraient jamais souhaitée, sous la pression de ceux qui l’ont déclenchée.
Une épreuve pour l’architecture des alliances américaines
La crise autour du détroit d’Hormuz dépasse largement la seule dimension régionale du conflit entre les États-Unis et l’Iran. Elle agit comme un test stratégique pour l’ensemble du système d’alliances construit par Washington, en particulier dans l’Indo-Pacifique. «Les partenaires des États-Unis se trouvent confrontés à une équation complexe : répondre aux attentes de leur principal garant de sécurité tout en évitant d’être entraînés dans une dynamique militaire aux conséquences politiques et économiques incertaines», estime un spécialiste italien.
Dans ce contexte, l’évolution de la situation à Ormuz pourrait bien devenir un indicateur révélateur de la solidité (ou des fragilités) de l’ordre sécuritaire international fondé sur les alliances américaines.