(Rome, 14 mars 2026). Après la disparition du Guide suprême Ali Khamenei et l’ouverture du conflit avec les États-Unis et Israël, la République islamique d’Iran déploie une stratégie de communication offensive pour afficher continuité, cohésion et capacité de riposte. Entre symbolisme du pouvoir, gestion du récit de guerre et usage assumé des réseaux sociaux occidentaux comme X, Ali Larijani et les dirigeants de Téhéran cherchent à consolider le régime à l’intérieur et à peser sur la bataille informationnelle à l’extérieur
La propagande de guerre iranienne et celle de ses dirigeants politico-militaires se font de plus en plus incisives et affirmées. Elle s’attache à réaffirmer trois principes :
- Le fait que, malgré la mort du Guide suprême Ali Khamenei lors des raids qui ont inauguré l’offensive américaine et israélienne, le régime demeure au pouvoir et capable d’agir ;
- L’affirmation d’une continuité de la chaîne de commandement et d’un renforcement de la réponse autour des Gardiens de la révolution islamique et des dirigeants de Téhéran ;
- La déclaration explicite d’une stratégie visant à séparer les États-Unis et Israël de leurs partenaires et alliés, régionaux ou autres, afin d’augmenter le coût de leur choix d’entrer en guerre.
Tout cela repose sur l’exploitation du brouillard de la guerre et de la théorie de la «défense en mosaïque», qui vise à décentraliser les frappes et à étendre leur impact à l’ensemble de la région. Le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, l’a clairement indiqué dès le début du conflit : l’objectif de Téhéran est de s’assurer que la fin du conflit se déroule «selon ses conditions», écrit Andrea Muratore dans le portail italien «Inside Over».
L’ambiguïté stratégique est considérée comme prioritaire pour disperser les attaques ennemies et éviter de fournir des points de repère précis. Le nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei, a envoyé son premier message sans apparaître en public. Blessé et incapable de se montrer ? Alité, voire dans le coma, comme l’affirment les États-Unis ?
Le second acte de la République islamique
Téhéran met l’accent sur le symbolisme chiite, voire perse, d’un pouvoir qui s’exprime sans se montrer, comme pour représenter une direction unifiée et collective. Cette direction a actuellement un acteur clé et chef d’orchestre en la personne d’Ali Larijani, président du Conseil de sécurité nationale, homme fort du pays et lien entre l’héritage de Khamenei père, la réactivité des Gardiens de la révolution et la continuité politique.
Aujourd’hui, Larijani est l’homme à observer pour comprendre les profondeurs de la propagande du régime, qui semble avoir trouvé dans la guerre une nouvelle raison d’être. Il y a à peine plus de deux mois, la République islamique était au bord du gouffre. Les protestations économiques et sociales dans les bazars, combinées à la répression violente des Pasdaran, avaient jeté le doute sur l’avenir même du système bâti par l’ayatollah Khomeini et Ali Khamenei depuis 1979. Le défunt Guide suprême semblait déconnecté de la réalité du pays, le chef de l’État, Massoud Pezeshkian, avait tenté une médiation difficile entre l’appareil d’État et la rue, et nombreux sont qui estimaient que le système, tel que nous le connaissions, arriverait à échéance avec la fin du règne de Khamenei.
Or, Khamenei a été tué et le régime s’est transformé. Il est devenu, au moins dans la forme, plus collégial, la guerre servant de ciment pour imposer l’unité. Ce système largement inefficace, incapable de garantir, malgré les sanctions américaines et occidentales, les services essentiels à une population en proie à la pauvreté et au chômage, engluée dans un système répressif et kleptocratique et longtemps soutenue par un consensus clientéliste, s’est révélé capable de se resserrer face à la guerre.
Ali Larijani, l’homme clé
Ali Larijani a orchestré la répression brutale de janvier, consolidé le consensus de l’appareil d’État en vue de négociations avec les États-Unis en février, et géré la transition du pouvoir dans ce pays ravagé par la guerre en mars, démontrant ainsi qu’il avait compris que la mort de Khamenei (père) marquerait la fin d’une époque et qu’il était nécessaire de s’y préparer.
Le 13 mars, «Journée de Jérusalem» en Iran, les hauts gradés du régime sont apparus publiquement ensemble, répondant ainsi au chef du Pentagone, Pete Hegseth, qui les avait accusés de se «cacher comme des rats».
Ce coup de propagande intervient quelques heures seulement après la fermeture par l’Iran du détroit d’Ormuz, une fermeture qu’il pratique de manière alternée en fonction de la destination des navires qui le traversent, permettant ainsi à la Chine et à l’Inde de continuer à recevoir du pétrole. En réaction à cette décision, le tweet inévitable de Larijani, publié en plusieurs langues, a délivré un message sans ambiguïté.
Les membres du régime n’ont aucun scrupule à utiliser les médias de l’ennemi américain et, curieusement, Elon Musk n’a pas réagi au blocus des communications via X imposé par le régime, et la Maison Blanche n’a apparemment fait aucune demande à son ami magnat pour réduire l’exposition des dirigeants iraniens sur la plateforme de médias sociaux la plus utilisée.
Une propagande de guerre iranienne
Larijani, Araghchi et Pezeshkian mènent une propagande de guerre sans aucune interférence depuis leurs comptes personnels. Araghchi, de surcroît, s’exprime en anglais dans les interviews qu’il partage, principalement pour communiquer avec le public américain. Plus surprenant encore, le compte officiel d’Ali Khamenei, éliminé le 28 février, continue de tweeter et de relayer des contenus provenant du bureau de son fils, Mojtaba, ainsi que divers éléments de propagande anti-américaine et anti-israélienne. Par ailleurs, en temps de guerre, plus d’un million d’abonnés sur le compte persan et plus de deux millions sur le compte anglais constituent un atout précieux.
Tout cela contribue à projeter l’image d’un régime plus cohérent, plus solide et plus uni qu’il ne l’est réellement, tant sur le plan intérieur face à ceux qui espèrent profiter de la guerre pour provoquer un changement de régime ; que sur le plan extérieur, face à ceux qui pensent possible de renverser la République islamique. Paradoxalement, la guerre pourrait même avoir prolongé la durée de vie du régime. Ce régime tiendra-t-il le coup ? Difficile à dire à l’heure actuelle. Il faut toutefois reconnaître que l’Iran sait jouer ses cartes et diffuser sa propagande, quitte à «parasiter» les médias occidentaux. La voie de la guerre psychologique et informationnelle est désormais ouverte, et Téhéran la mène à visage découvert, un facteur que les États-Unis et Israël n’avaient peut-être pas suffisamment pris en compte.
La guerre de l’information : une arme invisible du régime iranien
«Dans ce contexte de guerre ouverte avec les États-Unis et Israël, la République islamique d’Iran montre que la bataille ne se joue pas uniquement sur le terrain militaire, mais aussi dans l’espace informationnel. En orchestrant une communication centralisée autour de figures comme Ali Larijani et en maintenant l’aura politique de Ali Khamenei même après sa disparition, le régime cherche à projeter une image de continuité et de solidité», estiment plusieurs experts régionaux.
La guerre moderne, une arme à part entière
Reste à savoir si cette cohésion affichée résistera à l’épreuve du temps et des contraintes économiques, sociales et militaires. Mais une chose apparaît déjà clairement : dans cette confrontation, Téhéran a pleinement intégré que la guerre moderne se mène aussi sur le terrain de la perception, de l’influence et du récit, un champ stratégique où la propagande devient une arme à part entière.