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Le Liban dans l’étau régional : entre l’enclume iranienne, le marteau américain, les frappes israéliennes et le rôle du Hezbollah

(Rome, 27 février 2026). Pris entre les pressions diplomatiques des États-Unis, la stratégie d’influence de l’Iran et la poursuite des opérations militaires d’Israël, le Liban se retrouve malgré lui au cœur d’un affrontement régional qui le dépasse. Tandis que les tensions s’intensifient autour du rôle du Hezbollah et que les signaux d’escalade se multiplient, le pays apparaît plus que jamais vulnérable au risque d’être entraîné dans une guerre par procuration, au moment même où il tente de se relever d’une grave crise économique et politique

Alors que de nouveaux pourparlers entre les États-Unis et l’Iran se tiennent à Genève pour tenter de résoudre la crise prolongée par la voie diplomatique, des signes d’un possible élargissement du conflit émergent au Liban. Ce pays méditerranéen, encore sous le choc des conséquences de la guerre déclenchée par l’opération «Déluge d’Al-Aqsa», lancée par le Hamas le 7 octobre 2023, craint désormais de devenir un champ de bataille parallèle entre les deux puissances. Le 23 février, l’ambassade des États-Unis a ordonné l’évacuation d’une partie de son personnel et de leurs familles «en raison de la situation sécuritaire à Beyrouth», prévenant que d’autres restrictions pourraient suivre. Des mesures similaires ont également été adoptées par l’Australie, qui a ordonné le départ des familles de ses diplomates au Liban et en Israël, tout en exhortant ses ressortissants présents dans ces deux pays à quitter le territoire tant que des vols commerciaux sont disponibles, écrit Giulia Della Michelina dans le portail «Inside Over».

L’annonce de l’ambassade américaine faisait suite à une série d’incidents survenus autour de la base de Hamat, dans le nord du Liban. Selon «The Cradle», le 17 février, des soldats américains stationnés sur la base ont abattu un drone non identifié, avant d’empêcher l’armée libanaise de s’en approcher pour une inspection. Quelques jours auparavant, la chaîne de télévision iranienne arabophone Al-Alam avait publié des images de cette même base, la qualifiant de «cible potentielle» en cas d’attaque américaine contre la République islamique. La vidéo a ensuite été retirée, mais la menace de Téhéran de frapper des cibles liées aux intérêts américains dans la région en guise de représailles n’est pas nouvelle. Lors de la «guerre des Douze Jours» entre Israël et l’Iran en juin dernier, cet avertissement s’est concrétisé par un tir de missile (essentiellement symbolique) contre la base américaine d’Al-Oudeid au Qatar, après la décision du président Donald Trump de frapper les sites nucléaires iraniens stratégiques.

Dans un contexte où un conflit ouvert entre Washington et Téhéran n’est toujours pas écarté, la position du Liban s’apparente à celle d’un pays pris entre le marteau et l’enclume. Le gouvernement du Premier ministre Nawaf Salam, en fonction depuis un peu plus d’un an, a fait preuve d’une certaine ouverture aux exigences américaines, notamment le désarmement du Hezbollah. Atteindre cet objectif faciliterait le flux de nouveaux investissements (non seulement américains) dont Beyrouth a besoin pour relancer une économie encore fragilisée par la grave crise financière de 2019 et pour couvrir une partie des coûts de reconstruction suite au dernier conflit avec Israël.

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Parallèlement, le rôle du Hezbollah dans le pays et dans la dynamique régionale, bien que considérablement réduit, ne doit pas être sous-estimé. Fer de lance du réseau de supplétifs de Téhéran, le Parti de Dieu pourrait être appelé par son protecteur à intervenir dans un éventuel affrontement entre les États-Unis et la République islamique. Les frappes israéliennes, qui se poursuivent malgré l’accord de cessez-le-feu signé en novembre 2024, ont décimé la direction politique et militaire du groupe chiite et détruit une grande partie de son arsenal, sans toutefois le détruire totalement.

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Ali Khamenei et la ligne rouge pour le Hezbollah

«Il existe des signes indiquant qu’Israël pourrait frapper durement en cas d’escalade, potentiellement en visant des infrastructures stratégiques comme l’aéroport de Beyrouth», a déclaré le ministre libanais des Affaires étrangères, Joe Rajji, ajoutant que des efforts diplomatiques étaient en cours pour protéger les infrastructures vitales du pays. Des sources israéliennes ont ensuite démenti auprès d’Al-Arabiya que Tel-Aviv ait l’intention de frapper des cibles civiles au Liban, mais l’histoire récente a toutefois montré que ce scénario est loin d’être irréaliste. L’aéroport de la capitale, le seul terminal civil du pays, avait déjà été pris pour cible par Israël lors de la guerre de 2006 déclenchée par le même Hezbollah. Ces derniers jours, plusieurs personnalités institutionnelles ont lancé des appels à la paix, à commencer par le Premier ministre Nawaf Salam, déclarant que «l’aventure de Gaza a coûté très cher au Liban, et nous espérons ne pas être entraînés dans un nouveau conflit».

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Le conflit entre Israël et le Hezbollah, déclenché avec l’ouverture du «front de soutien» à la bande de Gaza le lendemain du 7 octobre 2023, a fait plus de 4.000 morts, plus de 15.000 blessés au Liban et des dizaines de milliers de déplacés. Un cessez-le-feu a été conclu le 27 novembre 2024, mais il reste largement formel. Depuis lors, environ 400 personnes ont été éliminées par des attaques israéliennes, tandis que la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) a recensé plus de 10.000 violations du cessez-le-feu par l’armée israélienne. Le week-end dernier a enregistré l’un des plus meurtriers de ces derniers mois. Israël a lancé une série d’attaques ayant fait 12 morts et des dizaines de blessés dans plusieurs localités de la vallée de la Bekaa, dans l’est du Liban, ainsi que dans le camp de réfugiés palestiniens d’Aïn el-Helweh, près de Saïda, ciblant des positions du Hezbollah et du Hamas, selon Tsahal.

Outre les raids quasi quotidiens, visant principalement le sud du Liban et ont parfois frappé la banlieue sud de Beyrouth, le fief historique du Hezbollah, Israël continue d’occuper au moins cinq positions dans le sud et de mener des incursions en territoire libanais, malgré l’obligation de retrait en vertu de l’accord de cessez-le-feu.

Le Hezbollah a fait preuve d’une apparente retenue hier, lorsqu’un responsable du groupe a exclu toute intervention militaire en cas de frappes américaines «limitées» contre l’Iran. Cependant, ce responsable anonyme a toutefois précisé que le Hezbollah considère toute attaque contre le Guide suprême de la République islamique, Ali Khamenei, constituerait une «ligne rouge» et que si l’objectif de Washington était d’atteindre le Guide ou de renverser le régime, «alors le Hezbollah interviendrait». Selon la même source, si les États-Unis lançaient une offensive visant à provoquer un changement de régime à Téhéran, Tel-Aviv entrerait «inévitablement» en guerre contre le Liban.

Hezbollah : impasse politique et scénarios d’escalade régionale

Au terme de cette séquence de tensions, le nœud de la crise libanaise demeure inchangé : la question du monopole de l’armée. Malgré l’accord de cessez-le-feu conclu avec Israël, le Hezbollah refuse toujours de se désarmer ou d’intégrer pleinement ses capacités militaires à l’État. Ce refus prolonge une ambiguïté structurelle qui fragilise la souveraineté libanaise : d’une part, un gouvernement engagé dans une normalisation diplomatique et une reconstruction économique ; de l’autre, une organisation politico-militaire conservant une logique de confrontation régionale alignée sur les intérêts de l’Iran. Tant que cette dualité persistera, le Liban restera exposé au risque d’être entraîné dans des conflits qui ne relèvent pas de ses priorités nationales.

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Dans ce paysage fragmenté, une voix dissonante émerge avec constance : celle de Samir Geagea. Figure centrale de l’opposition au Hezbollah et dirigeant du parti des Forces libanaises (FL), le pilier des souverainistes libanais incarne l’un des rares leaders capables de structurer un discours souverainiste frontalement critique à l’égard du «Parti de Dieu». Déjà menacé à plusieurs reprises, il appelle ouvertement au démantèlement de l’arsenal du mouvement, qu’il considère comme le principal obstacle à la restauration de l’autorité de l’État, au retour des investissements étrangers et à toute reconstruction durable. Son positionnement cristallise toutefois les fractures internes : s’attaquer au Hezbollah revient à rouvrir la question, hautement sensible, de l’équilibre confessionnel et sécuritaire du pays. Selon un analyste européen, «les prises de position du leader des FL, qui lui ont valu menaces et pressions, traduisent une ligne souverainiste claire : sans réintégration du Hezbollah dans le cadre étatique, aucune stabilisation durable n’est possible».

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Les incertitudes régionales accentuent encore cette équation. Une guerre ouverte entre Washington et Téhéran transformerait presque mécaniquement le Liban en théâtre secondaire d’affrontements par procuration : le Hezbollah serait sommé d’intervenir, exposant infrastructures, centres urbains et populations civiles à des représailles israéliennes massives. À l’inverse, même en cas d’accord diplomatique entre les deux capitales, rien ne garantit un apaisement automatique : Tel-Aviv pourrait choisir de poursuivre une stratégie de pression militaire afin d’empêcher toute reconstitution des capacités du Hezbollah. Autrement dit, la désescalade américano-iranienne ne signifierait pas nécessairement la stabilisation du front libanais.

«Reste l’inconnue géopolitique», résume une autre source européenne. «Une confrontation ouverte entre Washington et Téhéran transformerait quasi mécaniquement le Liban en théâtre de guerre par procuration, le Hezbollah étant appelé à intervenir aux côtés de l’Iran, au risque de représailles israéliennes massives».

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