(Rome, 06 février 2026). THAAD, Patriot, porte-avions et drones : le Moyen-Orient se hérisse de moyens militaires américains. Alors que les négociations avec Téhéran restent fragiles, le Pentagone prépare déjà le scénario du pire. Sous couvert de «défense», Washington renforce discrètement, mais aussi massivement, son armada autour de l’Iran. Un renforcement qui dépasse la simple dissuasion et laisse planer la perspective d’un choc direct entre les deux puissances
Depuis fin janvier, la présence militaire américaine au Moyen-Orient s’est renforcée, avec le transfert et le déploiement opérationnel de systèmes de défense aérienne multicouches, ainsi que leur intégration dans le réseau régional de commandement et de contrôle. Au-dessus des pourparlers entre Téhéran et Washington plane l’épée de Damoclès d’une possible intervention américaine, explique Davide Ragnolini dans son décryptage dans le portail italien «Inside Over».
Le renforcement militaire américain au Moyen-Orient
Toutes les crises ne résultent pas d’actions offensives. Au contraire, elles peuvent parfois naître de l’adoption de mesures défensives. Lorsque des avions de reconnaissance américains ont détecté des systèmes sol-air soviétiques S-75 à Cuba en mai-juin 1962, le Pentagone a compris qu’il s’agissait de mesures visant à protéger le déploiement ultérieur de systèmes sol-sol, tels que les missiles balistiques à moyenne portée R-12 et R-14. La crise qui s’en est suivie est bien connue pour être rappelée. L’opération au Moyen-Orient, aujourd’hui, est toujours en cours.
Depuis le 22 janvier, les derniers mouvements au Moyen-Orient de la soi-disant «armada» américaine impliquent le déploiement d’une série de plateformes aériennes et navales dans divers pays et zones stratégiques.
En Arabie saoudite, sur la base d’Al Kharj, et aux Émirats arabes unis, à Al-Dhafrah, opèrent des avions de communication de pointe, tels que les EA-11A BACN (Battlefield Airborne Communications Node), qui assurent des communications sécurisées et continues entre les forces déployées. Toujours à Al-Dhafrah, plusieurs drones MQ-4C Triton de haute altitude et longue endurance, destinés aux missions de surveillance et de reconnaissance, sont également déployés.
Trois avions de reconnaissance sont stationnés à Awali, au Bahreïn, tandis que des appareils spécialisés, comme le P-8A Poseidon et le RC-135V, opèrent à Al-Oudeid, au Qatar. Ces deux derniers sont utilisés pour des missions de surveillance maritime et de collecte de renseignement.
Sur le plan naval, en mer d’Arabie septentrionale et en mer Rouge, le groupe aéronaval Lincoln comprend le porte-avions USS Abraham Lincoln, appuyé par les destroyers USS Frank E. Petersen Jr., USS Michael Murphy et USS Spruance, ainsi que par divers aéronefs embarqués : des F/A-18E Super Hornet multi-rôles, des avions de guerre électronique EA-18G Growler, des avions de détection et de contrôle aériens E-2 Hawkeye, des F-35C Lightning II et des hélicoptères de combat MH-60S et MH-60R Sea Hawk.
Plusieurs navires de combat littoral, dont l’USS Santa Barbara, l’USS Tulsa et l’USS Canberra, sont également actifs dans le golfe Persique, tandis que les destroyers USS McFaul et USS Mitscher sont déployés dans le détroit d’Ormuz afin d’assurer une couverture navale étendue et une capacité de réaction rapide en cas d’escalade régionale.
Sur la base américaine d’Al-Oudeid, au Qatar (la même base qui a été visée par des missiles de représailles iraniens en juin 2025) de nouveaux systèmes de défense aérienne THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) et Patriot sont apparus. Ils assurent respectivement une défense à haute et moyenne altitude contre les missiles tactiques, les missiles balistiques et les menaces aériennes à courte portée.
Comme l’a souligné Seth Jones, dans le «Wall Street Journal», ancien responsable du département de la Défense, «le déploiement des systèmes Patriot et THAAD est coûteux ; la probabilité qu’ils soient utilisés commence à augmenter»
Mais Washington a besoin de plus de THAAD et de Tomahawk
Alors même que le Pentagone notifiait à l’Arabie saoudite, le 30 janvier, sa demande d’acquisition de 730 missiles Patriot Advanced Capability-3 Missile Segment Enhancement (PAC-3 MSE), les États-Unis ont approuvé un plan visant à quadrupler la disponibilité annuelle de missiles THAAD.
L’entreprise américaine Lockheed Martin a signé un accord-cadre historique avec le Département de la Guerre des États-Unis (DoW) afin d’augmenter la production d’intercepteurs THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) de 96 à 400 unités par an. Cette augmentation de la production industrielle militaire témoigne de la volonté du Pentagone de privilégier une production de défense stratégique à grande échelle et soutenue.
Un objectif ambitieux. En effet, l’utilisation intensive de missiles intercepteurs pendant la Guerre des Douze Jours aurait consommé 25 % des stocks américains de THAAD et une part importante des réserves de SM-3.
Par ailleurs, l’approvisionnement en missiles de croisière Tomahawk, utilisables par les destroyers de l’«armada» actuellement déployée au Moyen-Orient, souffre lui aussi d’un sérieux retard de production. Depuis 2022, l’armée américaine aurait en effet épuisé en cinq ans des stocks de Tomahawk correspondant à quinze années de production.
Le bref conflit avec l’Iran en juin dernier a montré qu’en cas de confrontation militaire avec Téhéran, le contexte est loin d’être permissif, le Pentagone évaluant actuellement des coûts économiques et opérationnels élevés. Quelles que soient les intentions de la présidence Trump (parmi les «nombreuses options» évoquées par la porte-parole Anna Kelly début janvier), il est certain que toute éventuelle intervention exercerait une pression considérable sur la chaîne de production militaire américaine.
Un équilibre de plus en plus instable
À mesure que le dispositif militaire américain se densifie, la marge de manœuvre de Téhéran se rétrécit dangereusement. Acculé sur le plan stratégique, le régime iranien semble miser davantage sur son réseau de mandataires régionaux, dont le Hezbollah, et sur ses capacités de nuisance et le terrorisme international, domaine dans lequel Téhéran excelle depuis des décennies, afin de conserver des leviers de pression indirects. Un positionnement qui éclaire la prudence du commandant en chef de l’armée libanaise, lequel a refusé, face au sénateur Lindsey Graham, de qualifier le mouvement chiite d’organisation «terroriste», signe des équilibres internes fragiles et des calculs politiques à Beyrouth.
Dans ce jeu d’ombres, la Turquie et Israël observent avec attention. Ankara cherche à préserver sa liberté d’action, oscillant entre médiation tactique et défense de ses intérêts régionaux, tandis qu’Israël, convaincu de l’enracinement militaire iranien à ses frontières, pourrait privilégier l’option préventive. Dans un environnement aussi saturé d’armes et de méfiance, la moindre étincelle pourrait provoquer une escalade incontrôlée. Car si Washington renforce son bouclier, Téhéran, fidèle à sa tradition de manœuvres indirectes et patientes, n’a pas dit son dernier mot.