(Rome, 26 janvier 2026). La guerre en Ukraine ne se joue plus seulement sur le champ de bataille ni en mer Noire. En Méditerranée, le transit du pétrole russe via des «flottes fantômes», les opérations de contrôle menées par les alliés occidentaux et les incidents impliquant drones et cargaisons sensibles révèlent un nouvel espace de confrontation stratégique. Entre sécurité énergétique, respect du droit maritime et rivalités interalliées, la «mare nostrum» s’impose comme un théâtre discret mais central de la guerre hybride contemporaine
La guerre en Ukraine dépasse les frontières du front. Ses répercussions s’étendent jusqu’en Méditerranée, où transitent les pétroliers transportant du pétrole brut russe et où s’entremêlent les intérêts des principaux acteurs mondiaux. La mer Méditerranée devient ainsi l’un des nouveaux fronts du conflit énergétique international, rapporte Francesco De Palo dans son décryptage dans le portail «Formiche.net».
Un pétrolier soupçonné d’appartenir à la flotte fantôme russe a été arraisonné et saisi près de Marseille et son capitaine arrêté. D’autres alliés ont participé avec la Marine française à l’opération, «dans le plein respect de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer», comme l’a annoncé la présidence française. Un mois plus tôt, le pétrolier Qendil, battant pavillon omanais mais lié à la Russie, a été attaqué par des drones ukrainiens au large des côtes crétoises, marquant la première attaque de la flotte fantôme en dehors de la mer Noire.
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Ces deux épisodes, qui ne resteront probablement pas isolés, illustrent une réalité géopolitique : la mer Méditerranée est non seulement une plaque tournante pour les pétroliers transportant le pétrole brut de Moscou malgré les sanctions en vigueur, mais elle devient aussi un point de convergence des intérêts (et des actions) des principaux acteurs du marché de l’énergie. A cela s’ajoutent des acteurs plus périphériques et moins centraux que les grandes puissances, mais dont le rôle n’est en rien marginal.
Comme chacun le sait, la Russie, l’Iran et le Venezuela exploitent une flotte de vieux pétroliers utilisés pour transporter des barils de produits pétroliers prétendument autorisés à travers le monde, mais servant en réalité d’installations de stockage flottantes en mer. Cependant, en falsifiant leur position grâce à un logiciel de suivi GPS, les armateurs masquent l’origine de leur cargaison et échappent ainsi à la détection le long de la route Suez-Gibraltar. Selon le site web «TankerTrackers.com», plus de 1.470 pétroliers sont classés comme appartenant à cette flotte fantôme ou «dark fleet», un nombre en hausse depuis 2022, parallèlement aux sanctions imposées à Moscou.
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En juillet dernier, l’Union européenne a approuvé le 18e train de sanctions, principalement axé sur ces flottes dites «fantômes». Ces mêmes navires sont soupçonnés de transporter des armes destinées au général Khalifa Haftar, homme fort de Cyrénaïque, soutenu par Moscou contre le gouvernement de Tripoli.
Le caractère fantôme ne concerne pas seulement le pétrole en Méditerranée. Selon certaines reconstitutions parues dans la presse ibérique, l’épave du cargo russe «Ursa Major» repose toujours au fond de la mer entre Carthagène et les côtes algériennes. Il avait coulé un an auparavant et, contrairement à ce qu’affirmait le manifeste de son capitaine, l’«Ursa Major» (qui mentionnait des grues portuaires et du matériel de construction), il transportait en réalité des enveloppes de réacteurs nucléaires destinées au programme de sous-marins illégal de la Corée du Nord. Ce pays est devenu le principal soutien militaire de la Russie, lui fournissant des centaines de conteneurs de munitions et d’armes.
Cela démontre une fois de plus que la guerre en Ukraine ne se limite ni à son territoire ni à la mer Noire, mais s’étend bien au-delà de cette zone géographique restreinte, les événements se déroulant plus souvent en coulisses, dans une zone maritime réduite (la Méditerranée) bordant plusieurs États membres de l’OTAN.
La Méditerranée comme nouveau théâtre de guerre hybride
Le décryptage de Francesco De Palo montre comment la Méditerranée devient un espace de confrontation indirecte : saisies, sabotages, drones, opérations juridico-navales. On n’est pas dans une guerre navale classique, mais dans une zone grise mêlant le droit international, la sécurité énergétique et les actions clandestines.
L’auteur, selon certains analystes, met la lumière sur l’extraterritorialité du conflit : Libye, Corée du Nord, Iran, Venezuela, routes maritimes méditerranéennes et Soudan. La guerre en Ukraine devient un conflit systémique, touchant commerce mondial, prolifération et équilibres stratégiques.
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