(Rome, Paris, 12 octobre 2022). Alors que l’émirati Mohamed ben Zayed s’envole pour la Russie pour s’entretenir avec Poutine, dans le Golfe, l’Union européenne et les États-Unis déplacent de hauts responsables pour un dialogue stratégique. Les malentendus et les nouvelles prises de conscience animent les relations actuelles
Le secrétaire général adjoint du Service européen pour l’action extérieure (SAEA), Enrique Mora, se trouve actuellement à Riyad pour une série de réunions avec des responsables du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et des dirigeants régionaux. Ces rencontres s’appuient sur le nouveau concept de dialogue plus conscient que l’Union européenne entend initier avec le CCG, à la lumière du récent document de principe par lequel Bruxelles entend renouveler son partenariat stratégique avec le Golfe.
Selon Emanuele Rossi du quotidien italien «Formiche», la visite de Mora intervient en même temps que celle de Barbara Leaf, secrétaire d’État adjointe aux Affaires du Proche-Orient, qui se déplace entre l’Égypte, les Émirats arabes unis, le Koweït et le Qatar pour un voyage de deux semaines qui représente un intérêt pour la stratégie américaine. Fortement irrités par la décision saoudienne de réduire la production de pétrole au sein de l’Opep+, en acceptant les demandes russes, bien que la logique soit l’intérêt direct et non l’alignement sur Moscou, les États-Unis entendent démontrer la valeur de leur présence dans la région.
Très critiqué par les Saoudiens, le désintérêt américain pour le Moyen-Orient (ou le désengagement, pour utiliser un terme anglais plus fonctionnel) est perçu comme un problème existentiel par tous ces pays. Le risque est que, tout en cherchant un processus de maturation vers une souveraineté plus consciente et plus large, ils se remettent à d’autres grands protecteurs. Ou plutôt à d’autres modèles. Pour les États-Unis, ce serait très problématique compte tenu de la valeur que représente la région aujourd’hui et pour l’avenir, et c’est là que se joue la compétition entre les puissances.
Les États-Unis tentent d’expliquer (bien qu’avec de mauvaises manières) qu’une guerre est en ce moment en cours pour l’ordre mondial, et que toute soumission à l’autre côté de la barrière – le modèle anti-démocratique, celui représenté par les autocraties russes et chinoises – est perçu comme un manque de courtoisie stratégique. Les royaumes du Golfe (comme l’Inde) veulent toutefois tenter de trouver leur propre dimension dans les affaires mondiales en essayant de tirer parti de la situation (guerre de Russie en Ukraine, redressement post-Covid, crise économique et nouveaux marchés), mais en à leur tour, ils ont des lacunes dans la perception de la profondeur à laquelle le contexte mondial est sensible pour Washington.
Dans cette distance, qui est aussi communicative, le rôle de l’Europe en tant que pont de dialogue va au-delà de la banalité rhétorique, à condition que les Européens choisissent une stratégie univoque – et non la compétitivité entre États membres de l’UE – pour traiter avec le Golfe (quelque chose de similaire se produit dans d’autres régions, comme l’Afrique ou l’Indo-Pacifique).
L’interlocuteur se trouve dans une phase d’élan. La perturbation du marché des hydrocarbures liée à l’invasion russe, a élargi la fenêtre de centralité que les pays du CCG voyaient se refermer avec le début de la transition énergétique. Le pétrole et le gaz ont redonné vie à la survie économique et sociale – et donc politique – de l’Occident. Et le Golfe a la réponse à ces demandes : ces produits qui, avec la transition, ont dû être dévalués, sont à nouveau cruciaux pour le présent et pour une grande partie du futur proche. Cela a entraîné une hausse des prix et une augmentation des commandes et des marges.
Les pays du Golfe tirent des revenus supplémentaires liés aux hydrocarbures, un élan nécessaire visant à soutenir leurs ambitions de croissance – non seulement économiques, mais aussi politiques internationales. Ils peuvent investir dans des énergies alternatives comme l’hydrogène et s’orienter vers le leadership de nouvelles normes, mais aussi dans le «Métaverse» et dans les nouvelles technologies (ces jours-ci, pour résumer, la première voiture chinoise a été testée dans l’environnement urbain de Dubaï), qui deviennent des centres mondiaux de «Fintech» et de diverses formes de services spécialisés, élever la qualité de vie de leurs citoyens (sans pour autant niveler les inégalités), devenir des centres logistiques en exploitant des positions géostratégiques entre l’Est et la Méditerranée (Ouest).
Autrement dit, grâce au gaz et au pétrole, ils s’émancipent du rôle de simples producteurs d’hydrocarbures et cherchent leur place dans le monde. C’est à la lumière de cela qu’il faut lire certaines démarches comme celles de l’OPEP ou l’attentisme sur la crise russe. Ces pays ne font pas partie de l’Occident, par principe existentiel et structurel. Ils ont toujours été en dialogue avec l’Occident, mais aujourd’hui plus que jamais, ils ne veulent se fermer à toute opportunité et ne sont pas encore assez forts pour pouvoir faire un choix de domaine.
Dans ce contexte, le voyage du président émirati, Mohammed ben Zayed, au Kremlin ne doit pas être vu à travers l’objectif de propagande de Moscou – qui parle de démonstration de proximité – et encore moins à travers celui, optimiste, d’Abou Dhabi (selon lequel il tentera d’éviter «l’armageddon nucléaire»). Aujourd’hui, MBZ tentera de se montrer proactif aux yeux des Occidentaux sans risquer de passer pour hostile à la Russie. En d’autre terme, qu’il jouera son rôle, non pas décisif, mais orienté vers une pacification actuellement quasi impossible mais néanmoins un objectif à poursuivre.
Et qui peut contester ceux qui recherchent la paix ? Il en va de même pour l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani, après avoir eu une conversation téléphonique avec le dirigeant ukrainien (considéré en partie comme un virage tiède vers Kiev) le lendemain du dernier bombardement russe sanglant de civils. Al Thani rencontrera Poutine jeudi, au Kazakhstan.